Chapitre 30 du roman « Le clan des Brevelles« .
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Le ruban rouge m’accompagne depuis trois semaines. Contre la peau, sous la tunique, noué à hauteur des côtes. Là où personne ne le voit. Je l’ai trouvé dans la rotonde, le lendemain du départ des androïdes. Il avait glissé entre deux pierres, près du mur, à l’endroit où son corps avait été allongé toute la nuit. Le coussin de Tuaa était parti. Ses tuniques de rechange aussi. Le ruban, non. Je l’ai pris sans réfléchir. Je ne sais pas si c’était la bonne décision. C’est la seule que j’aie prise sans hésitation cette semaine-là. Je le sens parfois quand je respire trop fort, ou quand je me penche. Une légère résistance, le tissu contre la peau. Je ne le porte pas dans les cheveux. Ça, je ne peux pas. Il le nouait à mi-hauteur dans sa barbe couleur châtain, un peu de travers, toujours légèrement défait en milieu d’après-midi. Si je le mets là, je n’arrêterai pas d’y penser et je dois continuer à fonctionner. Alors il reste contre les côtes, caché, et ça me convient.
Trois semaines. Dans les archives du clan, j’ai trouvé des journaux de gardiens qui avaient perdu quelqu’un de proche. Ils décrivaient l’impression que le temps se contracte et s’étire selon les heures, avec des matins très courts et des fins d’après-midi interminables, sans lien logique entre les deux. C’est exactement ça. Les matins passent vite. Les fins de journée, non.
Je travaille. L’interface est ouverte sept ou huit heures par jour. Bien plus que nécessaire. Je reprends, un par un, les relevés des nœuds anomaliques du quadrant nord que j’avais mis en suspens la semaine du collapse, dans l’ordre du protocole, sans chercher à aller plus vite que le rythme ordinaire. C’est utile, ce rythme ordinaire. Il impose une direction, là où je n’en avais plus.
C’est dans ce travail que j’ai commencé à repenser à William. Depuis quelques semaines, en dehors de mes séances d’œuvre, une présence vibre à la périphérie de mes relevés. Pas dans les nœuds du clan. Ailleurs. Plus profond dans les strates temporelles que je ne visite jamais d’habitude, dans les couches où les connexions transtemporelles laissent leurs traces. Autant dire, presque jamais. Je ne sais même pas dire si un cas similaire a déjà été mentionné au niveau de la Fédération. Je l’ai d’abord mis sur le compte de la réorganisation des strates après le réajustement d’Ishen. Mais ça ne ressemble pas à ça. La résonance est orientée. Quelque chose prend forme, là-bas, dans son monde à lui, en 2026. Quelque chose s’écrit. Je ne sais pas si ça s’appelle un livre. Je ne sais pas ce qu’on appelle un livre en 2026. Je perçois l’activité, pas le contenu. Mais ça vibre avec le mouvement d’une pensée qui cherche à tenir debout. Ce qui me revient, c’est une question que j’avais posée à Tuaa, cette nuit-là sur le banc, après qu’Ishen soit reparti. Est-ce qu’il sait pour Ankhe ? Elle n’avait pas répondu parce qu’elle ne savait pas de qui je parlais, et je n’avais pas eu la force d’expliquer. Mais la question est restée. Elle est là ce soir, dans le silence de la résidence, pendant que mes mains tiennent un bol de tisane froide que je n’ai pas pensé à boire. William est en 2026. L’égrégore s’est effondré de son côté aussi. Peut-être qu’il a senti la contraction. Peut-être qu’il a vu le ruban rouge disparaître dans la masse. Peut-être que pour lui, ça ressemblait à quelque chose, et qu’il n’a personne pour lui dire ce que c’était.
La suite de ce chapitre sera disponible dans la version publiée du roman.