Chapitre 12 du roman « La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles ».
Image générée par IA
Je suis rentré de l’hôpital en début d’après-midi. John conduisait. Lucky était sur la banquette arrière, la tête posée sur mes genoux dès que je me suis assis. Il n’a pas bougé de tout le trajet. John non plus n’a pas dit grand-chose. Des informations pratiques comme le nom du médecin que je devais revoir dans quelques jours et les consignes de repos. Je regardais défiler les rues par la vitre. Les médecins ont dit que tout allait bien, que mes analyses étaient parfaites, que je n’avais aucune raison de m’inquiéter. Pas de problème cardiaque, pas de signe de déséquilibre quelconque. Rien. Probablement une grande fatigue. À la maison, j’ai mangé ce que John avait préparé. Je ne saurais pas dire quoi. Quelque chose de chaud. J’ai vidé l’assiette parce qu’il était là et qu’il regardait. Le soir, je me suis couché tôt. Je n’ai pas dormi. Ce n’était pas de l’agitation. Pas d’angoisse qui monte, pas de pensées qui s’emballent. Juste une image, fixe, qui revenait. Le ruban rouge dans la masse. Ankhe qui marche au même rythme que les autres, les épaules voûtées, le regard vide, et ce ruban rouge dans sa barbe qui disparaît dans le flux, unique tache de couleur dans toute cette ville qui n’en possède plus. Je fermais les yeux. L’image revenait. Je les rouvrais. Le plafond de ma chambre chez John, la lumière du réverbère qui filtrait par les rideaux, le souffle régulier de Lucky couché en travers de mes pieds. Je me concentrais sur ça. Sur le poids de Lucky. Sur le bruit de sa respiration. Puis l’image revenait. Le ruban rouge. Et avant le ruban rouge, le regard. Cette fraction de seconde où les yeux d’Ankhe avaient bougé vers moi. Juste une fois. Juste un instant. Je n’avais pas eu le temps de savoir ce qu’il y avait dans ce regard. De la reconnaissance ? Une demande ? Ou simplement un réflexe, un dernier mouvement involontaire avant que tout se comprime vers ce point central qui avalait tout. Je ne savais pas. Je ne saurais probablement jamais. C’est ça qui me tenait éveillé. Cette question. Qu’est-ce qui était arrivé à Ankhe ? Son corps était là, dans les Brevelles, quelque part en 2090, dans une pièce ou sous un arbre. Je ne savais même pas comment les gens dorment là-bas. Son corps était là et son esprit était dans le point. Dans cette chose qui s’était refermée sur elle-même comme un big-bang inversé, aspirant tout ce qu’elle avait engendré. Est-ce qu’on pouvait survivre à ça ? Je me souviens que Lucky a soupiré dans son sommeil et a changé légèrement de position. Sa patte a glissé sur mon mollet. Je n’ai pas bougé. Vers trois heures du matin, je me suis levé. J’ai traversé le couloir sans allumer, je suis entré dans la cuisine et ai bu un verre d’eau debout devant l’évier. La rue était silencieuse. Je me rappelle qu’un vélo est passé. Le genre de cycliste qui pédale à trois heures du matin dans Uccle, casque de chantier, sacoches surchargées, livreur de quelque chose pour quelqu’un qui ne dort pas non plus. J’ai repensé aux gens du flux. À leur rythme identique, à leurs visages absents. J’ai pensé que la différence entre eux et ce livreur de nuit n’était peut-être pas aussi grande que je l’aurais cru avant. Puis j’ai chassé cette pensée parce qu’elle ne menait nulle part de bon. Je suis retourné me coucher. L’image est revenue. Le ruban rouge. Au bout d’un moment, je ne sais pas combien de temps, il faisait encore nuit, j’ai cessé de lutter contre ça. J’ai simplement laissé l’image être là. J’ai regardé le ruban rouge disparaître dans la masse, encore et encore, sans essayer de l’arrêter, sans essayer de comprendre. Juste le regarder. Ce n’était pas du soulagement. C’était juste de l’épuisement. À un moment, Lucky est venu poser son museau sur ma poitrine. Je lui ai gratté la tête dans le noir.
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La suite de ce chapitre sera disponible dans la version publiée du roman.