Chapitre 15 du roman « La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles ».
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Six mois environ après le salon de Paris, j’ai pris un appartement. Ce n’était pas prévu ou plutôt, je ne l’avais pas planifié. Les droits d’auteur avaient commencé à arriver, d’abord modestement, puis avec une régularité qui m’avait surpris. John m’avait dit dès le départ, avec cette assurance tranquille, que le livre trouverait son public. Il avait raison. Alors j’ai cherché, pas très loin de chez lui, dans le même quartier proche de la Bascule et du bois de la Cambre, entre Uccle et Ixelles. Et j’ai trouvé un rez-de-chaussée avec jardin, en arrière d’un petit immeuble de trois étages, à cinquante mètres d’une station de tram et quatre cents mètres de l’entrée du Bois de la Cambre. Le jardin est plutôt grand pour ce quartier, mais envahi de mauvaises herbes, avec une terrasse en dalles de béton fissurées, un prunier qui ne donnait probablement plus de prunes depuis des années et quelques autres arbres dont un rhododendron et un magnolia. Parfait pour les couleurs au printemps, parfait pour Lucky.
Je n’avais pas pris grand-chose en m’installant. Mes affaires tenaient dans deux valises et trois cartons. John avait insisté pour m’aider à porter les cartons et avait passé la première heure à regarder l’appartement vide avec l’œil critique d’un homme qui a des opinions arrêtées sur l’organisation de l’espace. Il avait fini par hocher la tête.
— C’est bien, avait-il dit. C’est suffisant.
De la part de John, c’était presque de l’enthousiasme.
La vie s’est organisée autrement depuis le livre. Les conférences ont commencé à arriver. D’abord une invitation timide pour un événement local, puis d’autres, plus loin, plus formelles. Un TEDx à Lyon où j’avais parlé pendant dix-huit minutes devant trois cents personnes avec un trac que je n’avais pas ressenti depuis des années. Des universités, des associations, des entreprises qui voulaient comprendre ce que le livre disait sur la façon dont on construit du collectif. Je n’étais pas un conférencier professionnel, loin de là et je le disais d’emblée à chaque fois. Mais j’avais quelque chose à dire et les gens venaient l’entendre.
Jacques Herbone faisait partie de ce réseau-là. Après le salon de Paris, il m’avait envoyé un message pour dire qu’il avait réfléchi à ce que j’avais écrit et qu’il aimerait qu’on se reparle. On s’était revus d’abord autour d’un café, puis plusieurs fois, et quelque chose s’était mis en place naturellement.
Avec tout ça, je vivais. Chichement, comme j’avais appris à le faire depuis le retour du bungalow, mais sans compter chaque euro. J’avais arrêté de compter depuis un moment. Pas par négligence mais par choix. Il y a une différence, même si elle est difficile à expliquer à quelqu’un qui n’a jamais essayé. J’avais aussi changé ma façon de me nourrir en devenant végétarien. Pas par idéologie mais par goût. Le marché du mercredi place Brugmann, les légumes de saison achetés directement aux maraîchers, une cuisine simple qui prenait du temps et que j’avais appris à aimer prendre. J’avais arrêté le scanner, évidemment. J’avais arrêté beaucoup de choses sans vraiment m’en rendre compte. Les achats compulsifs, les abonnements inutiles, les distractions qui remplissaient le silence sans l’habiter. Ce n’était pas de l’ascèse. C’était juste que ces choses ne me manquaient pas. Le livre continuait de circuler. Des traductions étaient en cours avec une édition française grand format, une version néerlandaise, des discussions avec un éditeur allemand. John gérait tout ça avec son efficacité habituelle et sa façon particulière de ne jamais sembler impressionné par ce qui se passait, même quand il l’était manifestement. Je me disais que, de toute façon, je finirais toujours par retomber sur mes pieds. Lucky s’était approprié le jardin dès le premier jour. Il avait inspecté chaque centimètre carré avec le sérieux d’un géomètre, laissé ses marques sur les quatre coins, puis s’était installé sous le prunier avec la satisfaction de quelqu’un qui vient de régler une affaire importante. Depuis, c’est son territoire. Le matin, il sort, fait son tour, renifle les traces olfactives des chats voisins et revient s’asseoir à mes pieds pendant que je bois mon café sur la terrasse en dalles fissurées. Cette heure-là, entre le café et le début du reste de la journée, est devenue la meilleure heure de ma journée.
…
La suite de ce chapitre sera disponible dans la version publiée du roman.