Chapitre 17 du roman « Le clan des Brevelles« .
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La première fois que j’ai croisé Ankhe, je venais d’avoir quatorze ans. Ce matin-là, je suivais un affluent de la Spirale depuis le déversoir nord, pieds nus sur les berges, la boue tiède entre les orteils. On appelait ce petit torrent la Luire. Moins d’un demi-mètre de large en cette saison, avec un débit rapide, malgré tout, et cette façon de contourner les obstacles sans jamais s’arrêter. J’en connaissais tous les détails : chaque coude où le débit rongeait progressivement le limon, chaque creux de rive où l’eau ralentissait en tournant sur elle-même, chaque endroit où la berge était assez large pour s’asseoir sans glisser. En été, la Luire sentait le schiste et les herbes aquatiques, une odeur dense et minérale que je retrouverais des années plus tard dans la salle fraîche du module de stockage, et qui me ramènerait ici exactement, à cette berge, à ce matin-là.
La rotonde était à quelques minutes à pied du quartier résidentiel, passé le second coude du torrent, cachée dans un creux de terrain entre deux bosquets de jeunes châtaigniers. On ne la voyait pas du chemin. Il fallait deviner qu’elle était là. Je le savais depuis plusieurs semaines car j’avais trouvé son existence dans les archives publiques de l’Essence, une nuit de fouille sans objectif précis, parmi les ressources ouvertes du clan. Une entrée brève, sans image : usage réservé aux gardiens des égrégores et aux membres accrédités. À quatorze ans, je n’étais, bien sûr, ni l’un ni l’autre. Il m’avait fallu trois semaines avant d’oser aller voir.
Je ne savais pas ce que je cherchais ce matin-là. Il y avait une pression légère au niveau du sternum, la sensation d’une question qui n’avait pas encore trouvé sa formulation. À quatorze ans, j’avais cette propension naturelle à aller vers ce que je ne comprenais pas. Ce n’était pas de l’insouciance, encore moins de la témérité, mais une sorte de confiance dans le fait que la compréhension viendrait après le mouvement. Je ne transgressais pas les règles établies, je décidais qu’elles ne s’appliquaient pas encore à moi.
Le chemin quittait le sentier balisé après le second coude, là où la berge devenait trop étroite pour qu’on continue les pieds dans l’eau. Je l’avais repéré sur les relevés cartographiques de l’Essence : une ligne fine qui montait entre les châtaigniers, tracée par des passages répétés mais jamais entretenue. Les herbes hautes de l’été avaient refermé le milieu du chemin et je marchais les bras légèrement écartés, les paumes qui effleuraient les tiges au passage. La chaleur était différente ici, plus lourde, retenue par le couvert des arbres. Les cigales couvraient tout. Je pensais à ce que je savais de la rotonde, ce que j’avais lu dans l’entrée brève de l’Essence, les quatre mots qui m’avaient arrêtée nette cette nuit-là : usage réservé aux gardiens. Je les avais relus trois fois. Pas pour me convaincre d’y aller mais pour me familiariser avec ce que j’allais traverser.
La suite de ce chapitre sera disponible dans la version publiée du roman.