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La nouvelle humanité

Carnets d’un monde à naître

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Je ne promets aucune régularité mais tu ne seras pas submergé.e.

par | 7 avril 2026 | Fictions, Roman

7 avril 2026

La cité-monstreChapitre 11

Chapitre 11 du roman « La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles ».

La cité monstre

Image générée par IA

Le lendemain matin, John dort encore. Je l’entends ronfler derrière sa porte quand je traverse le couloir avec Lucky sur les talons. Dehors, le jardin est silencieux. L’air sent la terre humide et quelque chose de végétal, presque sucré. Les lilas commencent à pointer le long de la clôture. Le monde n’est pas encore réveillé. J’ai toujours apprécié ces matins-là. L’impression d’être le premier.

La phrase de Jacques ne m’a pas quitté depuis hier soir. Ce qui se rompt, ce sont les conditions dans lesquelles on les cherche. Je l’ai retournée dans tous les sens toute la nuit. Et ce matin, quelque chose est différent. Il est vrai qu’il n’y a pas de tram à prendre, pas de scanner à supporter et pas de Bernard à esquiver. Juste le jardin à l’état sauvage, l’érable et son ombre accueillante, Lucky qui fait le tour du propriétaire en reniflant chaque touffe d’herbe. Les conditions sont différentes.

Je m’assieds en tailleur au pied de l’érable, le dos contre le tronc, les mains ouvertes sur mes genoux. Lucky tourne deux fois autour de moi avant de se coucher à mes côtés, le museau entre les pattes. Il a compris avant moi.

Je ferme les yeux.

Mon esprit ne se tait pas tout de suite. Les pensées arrivent, comme toujours. Je les regarde passer sans les retenir, comme on regarde défiler des voitures depuis un trottoir. Puis il y a le silence entre deux pensées. Je m’y glisse. Je n’essaie pas tout de suite de trouver la spirale. Je la laisse venir si elle veut. Pendant un long moment, rien. Juste ma respiration, le bruissement des feuilles au-dessus de moi, le souffle régulier de Lucky. Et puis quelque chose change en moi. Une chaleur infime dans la poitrine, à peine perceptible, comme une braise qu’on croyait éteinte et qui rougeoie encore sous la cendre. Je reste immobile. Je ne force pas. Je respire. La chaleur grandit. Puis, lentement, la spirale se dessine, loin d’abord, floue, comme vue à travers un verre dépoli. Elle tourne doucement. Je l’accueille sans hâte. Et alors la vibration familière monte en moi. Cette traction douce, cette sensation d’appartenir à quelque chose de plus grand que les quatre murs d’un cagibi au troisième étage de la rue de Stassart. Je pense aux diapasons de Jacques. Deux systèmes qui entrent en résonance sans se toucher. Je n’ai pas cherché la spirale. Je me suis laissé trouver.

Et la lumière arrive d’un coup. Blanche, vivante, vibrante. Elle pulse comme un cœur gigantesque. Tout bruit s’éteint. Tout poids disparaît.

Enfin.

Je suis de retour.

Puis vient la transition. Mais ce n’est pas la même que d’habitude. Le passage est étroit, ça résiste de l’autre côté, et une première bouffée d’inquiétude monte en moi. Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Est-ce que j’ai sauté une étape ? Mal visualisé ? La lumière originelle se rétracte, aspirée vers le bas. Je n’ai pas le temps de comprendre ce qui se passe. Ce n’est pas le basculement familier vers la clarté du clan, la place, l’arbre central. C’est autre chose. Quelque chose de plus dense, de plus lourd. Quand j’ouvre les yeux, l’air sent le métal. Je suis debout sur une surface dure, lisse, froide sous mes pieds nus. Il fait nuit. Ou quelque chose qui ressemble à la nuit, parce que le ciel au-dessus de moi n’est pas noir mais d’un gris opaque, uniforme et bas, comme un plafond de nuages éclairé par en dessous. Une lumière artificielle, maladive, qui ne projette pas d’ombre franche. Devant moi s’étend une ville. Je la reconnais et je ne la reconnais pas. Les proportions sont celles d’une ville que je pourrais connaître, les alignements de façades, la largeur des rues, le tracé des trottoirs. Mais tout est poussé à un degré que je n’arrive pas à nommer. Les immeubles sont plus hauts, plus lisses, leurs surfaces sans ornement ni différence. Pas de commerces, pas d’enseignes. Les fenêtres, toutes identiques, émettent la même lumière bleutée. Aucune n’est éteinte. Aucune n’est différente.

Et les gens.

Ils marchent. Beaucoup de gens marchent, dans le même sens, au même rythme. Ils portent des vêtements sombres, fonctionnels, sans couleur particulière. Leurs visages ne sont pas défigurés, pas monstrueux, ils sont juste absents. Des yeux qui regardent devant eux sans voir. Des bouches qui ne s’ouvrent pas. Personne ne parle. Personne ne ralentit. Personne ne lève les yeux vers moi.

Je reconnais quelqu’un.

Une femme, dans le flux, qui marche comme les autres. Quelque chose dans sa façon de tenir les épaules, dans l’angle de sa tête, me frappe. Je la cherche dans ma mémoire mais rien ne vient. Je ne suis plus sûr de la reconnaitre. Peut-être que mon cerveau cherche désespérément une ancre dans ce vide. Je tends la main vers elle en passant. Elle traverse mon bras comme si je n’étais pas là.

Des écrans sont fixés aux façades, à intervalles réguliers. Ils ne diffusent pas de publicités. Juste des phrases, lentes, répétées. Avancez avec le flux. Votre rôle est votre fierté. L’harmonie naît de l’uniformité. Les voix qui les accompagnent sont monocordes, sans inflexion. On dirait qu’elles viennent de partout et de nulle part. Je commence à marcher, sans savoir où. Chaque rue ressemble à la précédente. Un grondement sourd occupe l’espace, en dessous de tout, comme un moteur qu’on aurait oublié d’éteindre. Je réalise que je l’entends depuis mon arrivée sans l’avoir vraiment remarqué. Mes pieds résonnent sur le sol. Personne d’autre ne fait de bruit en marchant. Je m’arrête au milieu d’un carrefour. Où sont les Brevelles ? Où est la lumière du soleil, la place, l’arbre ? Je ferme les yeux, cherche la spirale. Elle est là, mais lointaine, comme enveloppée dans quelque chose d’épais. Je ne peux pas l’atteindre. Chaque fois que j’essaie de m’en approcher, elle recule d’un pas. Une pensée s’installe, froide et précise : ce monde est en train de se fixer. Je ne saurais pas dire comment je le sais, c’est une sensation. Comme si le sol sous mes pieds devenait un peu plus réel à chaque seconde. Comme si les contours de cette ville gagnaient en densité, en permanence. Comme si l’autre monde, celui des Brevelles, reculait.

Il faut que je sorte d’ici. Je veux rentrer chez moi.

L’idée s’impose avec une clarté presque froide. Je connais la procédure. Me concentrer, chercher le fil qui me ramène, laisser la transition opérer dans l’autre sens. J’ai fait ça des dizaines de fois. Je ferme les yeux, inspire profondément, et j’appelle Lucky.

Rien.

Pas de présence, pas de chaleur, pas de museau humide contre ma main. Lucky n’est pas là. Il n’a jamais été là. Il est dans le jardin de John, couché sous l’érable, et je suis quelque part qui n’existe pas encore ou qui n’aurait jamais dû exister. Cette pensée me fait froid dans le dos. J’appelle à nouveau la spirale. Elle est toujours là, lointaine, enveloppée dans cette épaisseur. Je tends vers elle mentalement, je m’y accroche. Elle recule d’un pas. J’insiste. Elle recule encore, inatteignable. Je rouvre les yeux. La gorge serrée. OK. Cette fois, ça ne marche pas comme ça. Je dois trouver une autre façon. Je sens mes muscles se contracter progressivement. Je dois me calmer. Je vais trouver une sortie moi-même. Une rue, un endroit qui ressemble à une limite, un bord, quelque chose qui finit. Je commence à marcher, méthodiquement, en essayant de mémoriser les intersections. Première rue à gauche, deuxième à droite, puis tout droit. Je compte mes pas. Je cherche un repère, une façade différente, une fenêtre éteinte, n’importe quoi qui briserait cette uniformité absolue. Il n’y a rien. Chaque bloc est identique au précédent. Les mêmes fenêtres bleutées, les mêmes écrans, les mêmes gens qui marchent dans le même sens sans me voir.

Je m’arrête. Je recommence dans l’autre direction. La même rue. Exactement la même. Une nausée légère commence à monter. Je crois voir une ruelle plus étroite et je l’emprunte, espérant qu’elle mène quelque part de différent. Elle débouche sur un carrefour identique aux autres. Je reviens sur mes pas. Ou je crois revenir, je ne suis plus sûr de rien. Peut-être que je tourne en rond. Peut-être que la ville se réorganise derrière moi. La panique commence à mordre. Je m’approche d’un homme qui marche, je me plante devant lui, les bras écartés. Il passe à travers moi sans ralentir. J’essaie avec une femme. Puis un autre homme. Je crie. Ma voix résonne dans la rue, trop forte, trop humaine, et personne ne se retourne. Les gens continuent de marcher, les écrans continuent de défiler. L‘efficacité est une vertu. Chaque geste compte pour le flux.

— Regardez-moi ! je crie encore.

Rien.

Je cours. Je ne sais pas dans quelle direction, ça n’a plus d’importance. Je cours parce que rester immobile dans ce silence mécanique est insupportable. Mes pieds résonnent sur le sol, seul bruit vivant dans cette ville. Je tourne, je bifurque, je cherche un mur, une limite, un endroit où la ville s’arrête. Il n’y a pas de limite. Il y a juste encore des rues, encore des façades, encore des écrans. Contribuer c’est exister. Je m’arrête à un carrefour, le souffle court, les mains sur les genoux.

La spirale. La spirale, une dernière fois. Je ferme les yeux et je tends vers elle de toutes mes forces, les poings serrés, les dents serrées, comme si je pouvais la forcer à venir. Elle est là, toujours là, mais à une distance qui ne diminue pas. Et quelque chose d’autre aussi. Une sensation nouvelle, désagréable. La ville autour de moi semble plus dense qu’il y a cinq minutes. Plus lourde. Les bruits semblent venir de moins loin. Comme si l’espace se réduisait imperceptiblement. Quelque chose se resserre. Je ne sais pas quoi. Mais quelque chose se resserre. Je me remets à courir. Vers plus loin. Loin de ce carrefour, loin de ces écrans, loin de ces gens qui marchent sans me voir. Je trébuche sur une bordure de trottoir et je m’étale de tout mon long sur le sol froid. Je reste une seconde sans bouger, la joue contre la surface lisse, les paumes à plat. Le grondement sourd vibre dans le sol jusque dans mes os.

Je me relève. Moins vite cette fois. Les paumes rouges. Ou du moins je les sens rouges. Je ne suis même plus sûr de ce que mon corps ressent vraiment ici. Je m’arrête contre une façade, n’importe laquelle. Et quelque chose se brise. Je frappe le mur de mes deux poings. Une fois. Deux fois. Trois fois. La douleur est réelle. Ou du moins elle le semble. Et je continue, parce que c’est la seule chose qui me rappelle que j’existe encore dans cet endroit. Je hurle. Un son qui ne ressemble à rien de ce que je m’attendais à entendre sortir de moi. Quelque chose de primitif, d’animal. Ma gorge brûle. Les gens continuent de marcher à deux mètres de moi sans lever les yeux. Les écrans continuent de défiler. Votre place est définie. Occupez-la. Je hurle encore. Plus fort. Jusqu’à ce que ma voix se brise.

Alors je glisse le long du mur jusqu’au sol. Mes genoux heurtent le béton. Je reste là, à quatre pattes, le front presque contre le sol, les poings serrés, essayant de reprendre mon souffle. Ma poitrine se comprime, l’air ne passe plus normalement, comme si cette ville avait décidé de m’étouffer progressivement. Je lutte contre cette sensation, j’inspire de force, j’expire, j’inspire encore. Ça ne suffit pas. Mon corps physique est dans le jardin de John, en sécurité, mais ici l’air lui-même est épais, chargé, hostile. Je finis par m’asseoir, le dos contre le mur, les jambes étendues devant moi. Les mains tremblent. Je les regarde trembler sans pouvoir les arrêter.

Et les larmes arrivent. Pas des sanglots. Je n’ai plus la force pour des sanglots. Juste des larmes qui coulent, silencieusement, sur un visage qui ne bouge plus. Je n’essaie plus rien. Je ne cherche plus rien. Je suis là, assis contre ce mur identique à tous les autres murs, dans cette ville qui n’existe pas et qui pourtant semble plus réelle à chaque seconde. Et je n’ai plus la force de me battre contre ça.

Soudain, quelque chose change dans mon champ de vision. Une couleur, peut-être, ou un mouvement qui détonne dans le flux. Quelqu’un qui ne marche pas dans le même sens que les autres. Quelqu’un qui remonte le courant. Mon cœur fait un bond. Je me redresse, j’essuie les joues du revers de la main et je cherche du regard parmi la foule. Et je le trouve. Un mouvement différent, un rythme vivant, hésitant, humain au milieu de toute cette mécanique.

Il est là.

Ankhe traverse le carrefour à une cinquantaine de mètres, seul, marchant à contre-courant du flux sans que personne ne semble le remarquer. Il porte sa tunique habituelle, ses cheveux longs, sa barbe retenue par le ruban rouge. C’est bien lui, reconnaissable entre mille, et pourtant quelque chose ne va pas. Ses épaules sont voûtées d’une façon que je ne lui ai jamais vue. Et ses mains. Ses mains s’agitent devant lui à une vitesse folle. Je connais ces gestes, pourtant. Je les ai vus des dizaines de fois. Cette façon qu’il a de faire courir ses doigts dans l’air pour communiquer avec l’Essence. Mais là c’est autre chose. C’est frénétique. Ses doigts ne dessinent pas, ils cherchent. Ils parcourent l’espace devant lui avec une rapidité presque convulsive. Des reflets bleus intermittents apparaissent au bout de ses doigts, s’allument et s’éteignent, s’allument et s’éteignent. L’Essence qui répond, ou qui résiste, je ne sais pas. Je me lève.

— Ankhe.

Ma voix sort à peine. Je me racle la gorge, j’essaie encore.

— Ankhe !

Il ne se retourne pas. Il continue de marcher, de l’autre côté du carrefour maintenant, ses doigts toujours en mouvement. Je cours vers lui. Je traverse le carrefour, je contourne les gens qui marchent sans me voir. Il se déplace vite malgré sa démarche apparemment lente. Ou peut-être que c’est moi qui peine à avancer dans cet air épais. Comme dans un rêve. Je le perds un instant dans le flux puis le retrouve. Il y a quelque chose d’étrange dans sa façon d’occuper l’espace de cette ville. C’est comme s’il était ici délibérément, pas perdu comme moi. Cette pensée me ralentit une fraction de seconde. Je finis par le rejoindre et me précipite sur lui. J’attrape son bras pour le retenir mais ma main le traverse. Je manque à nouveau de trébucher et me remets d’aplomb tandis qu’il continue d’avancer.

— Ankhe, je suis là. Je suis coincé ici, je ne sais pas comment sortir, tu dois…

Il s’arrête mais pas à cause de moi. Il s’arrête comme quelqu’un qui vient de comprendre quelque chose d’inquiétant dans ce qu’il cherchait. Ses doigts continuent de s’agiter, mais différemment. Moins vite, plus précis, comme s’il avait trouvé un fil et qu’il tirait dessus avec précaution. Je me place face à lui. Il me voit. Je sais qu’il me voit parce que ses yeux s’arrêtent sur moi une fraction de seconde avant de repartir vers ses mains, vers l’Essence, vers ce calcul invisible qui l’occupe entièrement. Et dans cette fraction de seconde, j’ai eu le temps d’y voir du doute et de l’hésitation. Le soulagement de ne plus être seul cède presque immédiatement à de l’inquiétude. Pourquoi Ankhe hésite-t-il ? Ankhe n’hésite jamais. Ankhe a toujours su. Ankhe parle comme quelqu’un qui n’a jamais douté. C’est même ce que j’avais écrit dans mon carnet, il y a des mois, et je l’avais barré parce que ça m’inquiétait. Maintenant ça m’inquiète vraiment.

— Qu’est-ce qui se passe ? demandé-je. Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? Pourquoi je suis là ?

Il ne répond pas. Ses doigts s’accélèrent à nouveau. Les reflets bleus reviennent, plus fréquents, illuminant brièvement ses mains et ses yeux dans cette lumière artificielle et maladive. Il murmure quelque chose. Pas pour moi, pour l’Essence, pour lui-même. Des syllabes que je n’arrive pas à saisir.

— Ankhe. Regarde-moi.

Il lève les yeux une seconde, juste une seconde. Et ce que je lis dans ce regard me cloue sur place. Ce n’est plus de l’hésitation. C’est quelque chose de plus grave, de plus lourd. Quelque chose qui ressemble à de la résolution. Comme quelqu’un qui vient de comprendre ce qu’il doit faire et qui n’est pas sûr d’en être capable.

Puis ses doigts s’arrêtent net.

Pendant deux secondes, peut-être trois, Ankhe reste immobile, les bras le long du corps, les yeux fermés. Autour de nous, le grondement sourd s’atténue un instant. Je l’observe. Ses paupières bougent légèrement, comme s’il lisait quelque chose derrière elles. Ses lèvres aussi, à peine. Des mots sans son, ou peut-être une parole qu’il se dit à lui-même. Puis ses doigts reprennent. Plus lents cette fois. Méthodiques. Plus du tout frénétiques. Comme si, maintenant, il avait arrêté de chercher une solution et commençait à mettre en œuvre ce qu’il avait trouvé. Je le regarde faire, incapable de bouger. Je cherche dans ses gestes une logique que je ne peux pas saisir. Chaque mouvement de doigt semble précis, intentionnel, mais le sens m’échappe entièrement. C’est comme regarder quelqu’un écrire dans une langue qu’on ne connaît pas et comprendre à son expression que ce qu’il écrit est important. Je ne comprends pas ce que je vois. Mais mon estomac se serre à nouveau.

Une présence soudaine derrière moi. Ils étaient déjà là. Je ne sais pas depuis combien de temps. Trois zones d’obscurité, vaguement humanoïdes, qui semblent absorber la lumière plutôt que de la réfléchir. Ce ne sont pas des silhouettes à proprement parler mais des absences. Je ne sais pas comment le nommer autrement. Des endroits où le regard glisse et ne s’accroche pas. Les gens du flux passent à travers eux sans les voir, sans ralentir, sans rien. Pourtant, elles sont là. Immobiles. Elles captent mes pensées. Elles captent celles d’Ankhe. Elles savent tout. Elles contrôlent tout. Et Ankhe les a senties lui aussi. Je le sais parce que ses gestes ont changé à nouveau. Ses doigts bougent encore, mais différemment. De façon plus serrée, plus ténue et plus défensive, comme quelqu’un qui essaie de finir quelque chose rapidement avant qu’on ne l’en empêche. Les reflets bleus de l’Essence clignotent plus vite. Une des zones d’absence se déplace lentement vers lui. Avec cette certitude qui n’a pas besoin de se presser. Je m’interpose. Je me place entre Ankhe et la présence, les bras écartés. Ridicule geste, j’en conviens. Je sais que ma main va traverser cette obscurité comme elle traverse tout le reste ici. Mais je le fais quand même. Et la présence continue d’avancer. Irrémédiablement. Elle passe à travers moi et un froid bref et profond comme de l’eau glacée m’envahit les poumons. Elle atteint Ankhe. Ses doigts ralentissent. Pas beaucoup. Juste un peu. Mais ce peu est visible. La deuxième présence se déplace à son tour. Puis la troisième. Elles l’encerclent progressivement, sans hâte. Elles savent qu’il n’a nulle part où aller. Ankhe tourne sur lui-même, ses doigts cherchant encore l’Essence, les reflets bleus de plus en plus intermittents. Je cours autour du cercle, en agitant les bras, j’essaie de trouver un angle, quelque chose à faire. Mais rien. Il n’y a rien à faire. Je ne suis qu’un fantôme dans cet endroit et les présences, elles, sont aussi réelles que la ville qui les a engendrées.

— Ankhe. Ankhe, regarde-moi. Tu dois…

Il m’entend peut-être. Ses yeux croisent les miens une fraction de seconde. Son visage est empreint d’une résolution sombre. Puis ses paupières se baissent légèrement. Ses épaules s’affaissent d’un centimètre. Ses doigts s’arrêtent. La première présence l’absorbe. C’est presque doux, presque imperceptible et c’est inéluctable. Ankhe commence à marcher. Vers le flux. Dans le flux. Dans le même sens que tout le monde, au même rythme, avec la même absence sur le visage. Je reste là, pétrifié, à le regarder s’éloigner. Le ruban rouge dans sa barbe disparaît dans la masse des gens qui marchent. Puis l’une des présences se tourne vers moi. Je la sens avant de la voir. Ce même froid, cette même sensation de vide qui s’approche. Et je comprends que maintenant c’est mon tour. Je cours vers Ankhe pour tenter de le rejoindre. Je me faufile dans le flux, je contourne les gens qui marchent, je passe à travers certains d’entre eux. Je le cherche des yeux. Le ruban rouge. Je cherche le ruban rouge. Il devrait être visible au-dessus de la masse. Je l’aperçois, à une vingtaine de mètres, qui marche au même rythme que les autres. Je cours vers lui, je m’approche, je me place face à lui. Son regard passe à travers moi. Je lui agrippe les épaules. Mes mains le traversent. Je crie son nom. Rien. Il continue de marcher et je dois m’écarter pour ne pas me faire traverser à mon tour. Je reste planté là une seconde, le souffle court, à le regarder s’éloigner dans le flux. Derrière moi, le froid revient. Je me retourne. Les présences se sont déplacées. Elles ne courent pas, elles n’ont pas besoin. Elles sont déjà autour de moi. Cette fois, c’est moi qu’elles encerclent. Je repars en courant. Première rue à droite. Puis à gauche. Puis tout droit. Le sol résonne sous mes pieds. Ce son trop humain dans cette ville silencieuse me rend repérable. Je tourne, je bifurque, j’essaie de mémoriser les intersections mais tout est identique, tout a toujours été identique, et je sais déjà que je tourne en rond. Je regarde derrière moi. Les présences sont là, à la même distance. Elles n’ont pas accéléré. Elles n’ont pas besoin d’accélérer. Le flux ne s’arrête pas. Ankhe est loin, invisible. Je m’engouffre dans une direction au hasard, je cours jusqu’à bout de souffle, je m’arrête contre une façade pour reprendre mon souffle. Je regarde derrière moi. Les présences sont là. Toujours à la même distance. Comme si la ville les téléportait, comme si peu importe où je cours, elles sont déjà là à m’attendre. J’essaie autre chose. Je m’arrête complètement. Je ferme les yeux, j’inspire profondément, je cherche la spirale une nouvelle fois. Elle est là mais lointaine, enveloppée, inaccessible comme toujours dans ce lieu. Je me tends vers elle de toutes mes forces, en serrant tout ce que je peux serrer. Les poings. Les dents. Les yeux. Le froid s’approche et m’envahit. Je rouvre les yeux. Une des présences est à deux mètres. Je devine quelque chose à l’intérieur de cette zone d’absence. Ce n’est ni un visage, ni une forme. Juste une densité différente, pile au centre, comme un trou dans le trou. Et dans ce trou, quelque chose qui ressemble à une intention. Je repars en courant. Cette fois je prends une rue plus étroite, puis une autre, puis je me glisse entre deux bâtiments dans un passage que j’aurais juré ne pas avoir vu avant. J’aboutis sur un nouveau carrefour. Identique aux autres. Les présences émergent des deux côtés. Je suis encerclé. Je tourne sur moi-même. Le flux passe devant moi avec son lot de personnes qui marchent, leurs visages absents, le rythme mécanique qui ne s’arrête jamais. Et je pense à Ankhe. Je pense au ruban rouge qui a disparu dans la masse. Je pense à ce que ça m’a fait de le voir marcher comme eux. Entrer à mon tour dans le flux ? C’est peut-être la seule chose que je n’ai pas essayée. L’idée me répugne. Physiquement, viscéralement. Devenir comme eux au même rythme, avec la même direction et la même absence. Me fondre dans cette mécanique que j’ai passé des heures à fuir, à combattre, à refuser. Mais les présences sont là, de plus en plus proches et le froid commence à mordre même à distance. Je regarde le flux. Je regarde les présences. Je ferme les yeux une seconde.

Et je plonge.

Le flux m’absorbe sans résistance. C’est ça le plus troublant. Je m’attendais à devoir forcer, à sentir quelque chose qui pousse contre moi. Mais non. Le rythme prend tout seul, comme si mon corps savait déjà comment faire. Un pas. Puis un autre. Dans le même sens que tout le monde. Au même rythme. Et quelque chose se détend en moi. Une tension que je portais depuis mon arrivée ici, cette résistance permanente contre tout ce que cet endroit essayait de m’imposer. Elle lâche. C’est presque agréable. Cette pensée m’effraie plus que tout le reste. Je marche. Je garde les yeux ouverts, je garde ma conscience, je me répète mentalement mon prénom, mon adresse, le nom de Lucky, le nom de John. Je cherche le ruban rouge dans la masse. Je sens toujours les présences en périphérie, mais elles ne s’approchent plus. Elles surveillent. Elles attendent peut-être de voir si je vais rester. Je marche encore. C’est devenu facile. J’ai envie de dormir. J’ai l’impression que je pourrais dormir tout en marchant avec les autres. Mes voisins me soutiennent et je les soutiens. Nous ne formons qu’un.

Et je le vois.

Ankhe est là, à trois mètres devant moi, marchant au même rythme que les autres. Le ruban rouge. Les cheveux longs. La tunique. Tout est là, tout est lui, sauf son allure. Son visage fixe un point invisible devant lui avec la même absence que sur tous les autres visages. J’avance plus vite en traversant mes voisins de devant pour le rejoindre. Aussitôt les présences se déplacent vers moi. Je recale rapidement mon allure au rythme du flux tout en tentant de calmer les battements de mon cœur. Ce n’est pas le moment de s’emballer. Au même rythme que les autres. C’est la seule allure possible.  Les présences s’éloignent à nouveau. Je dois y aller doucement. Progressivement. Et, petit à petit, je parviens à me placer à côté de lui. Je marche à son rythme. Je me penche vers lui.

— Ankhe.

Rien.

— Ankhe, c’est William. Je suis là. Tu m’entends ?

Son visage ne bouge pas. Ses lèvres ne s’ouvrent pas. Mais quelque chose d’infime passe dans ses yeux. Juste un frémissement. Une flamme que le vent n’a pas tout à fait éteinte. Je continue de marcher à son côté. Je continue de lui parler, à voix basse, en espérant que quelque chose passe. Le nom des Brevelles. L’arbre central. Liy. La spirale. Je lui rappelle ce qui existe de l’autre côté de cet endroit. Je ne sais pas s’il entend. Je ne sais pas si ça sert à quelque chose. Mais je continue.

Et puis d’un coup, la ville se contracte. Ce n’est pas une métaphore, c’est littéral, physique, vertigineux. D’abord progressivement puis, de plus en plus vite. Les façades se rapprochent. Les rues rétrécissent. Le ciel gris descend. Le sol de métal monte. Les écrans clignotent une dernière fois. Avancez avec le flux. Et s’éteignent. Les gens disparaissent les uns après les autres, absorbés vers un point central que je ne vois pas encore mais que je devine, comme un drain qui aspire l’eau d’une baignoire. Le grondement sourd monte, monte, monte, jusqu’à devenir inaudible. Je cherche Ankhe des yeux. Il est là, à deux mètres. Le flux l’emporte vers le centre avec tout le reste. Son visage est toujours absent, toujours vide mais au dernier moment, une fraction de seconde avant que la contraction ne l’aspire complètement, ses yeux bougent. Vers moi. Juste une fois. Juste un instant. Puis il disparaît dans le point. Je hurle son nom. Je hurle de peur alors que la contraction m’atteint à mon tour. Ce n’est pas une absorption mais une expulsion. Comme si quelque chose avait décidé que je n’appartenais pas à ce qui se referme, que j’étais un corps étranger qu’on rejette. Une force me saisit et me projette vers l’extérieur, vers le haut, vers quelque chose qui n’a pas de direction précise mais qui est l’opposé exact de ce point central qui avale tout.

Flash blanc.

Puis rien.

 

J’ai dû m’évanouir. Je ne sais pas combien de temps. Quand je rouvre les yeux, une lumière vive m’éblouit. Elle n’a rien d’angélique ou d’éthéré. Elle est clinique, crue, impersonnelle. Mes paupières papillonnent et le monde autour de moi commence à se préciser. Une pièce blanche. Des murs dénudés. Une odeur de désinfectant me frappe, âcre et envahissante. Je suis dans une chambre d’hôpital. J’ai un mal de tête épouvantable et je me sens profondément nauséeux. Le bruit régulier d’un moniteur cardiaque résonne à mes oreilles. Chaque bip semble me ramener un peu plus à la réalité. Mon corps est lourd, engourdi, et ma gorge est sèche comme du papier sablé. Je tourne légèrement la tête et un visage familier entre dans mon champ de vision.

— William ! Enfin, tu te réveilles, soupire John, un mélange de soulagement et d’inquiétude dans sa voix.

Il est là, assis sur une chaise de plastique à côté de mon lit. Ses traits burinés sont tirés, marqués par l’inquiétude. Un gobelet de café à moitié vide repose sur la table à côté de lui et son blouson en cuir est négligemment jeté sur le dossier de la chaise.

— Qu’est-ce qui… qu’est-ce qui s’est passé ? dis-je, la voix rauque et brisée.

John soupire à nouveau, passant une main sur son crâne chauve.

— Lucky m’a réveillé en pleine nuit. Il n’arrêtait pas de gratter et de gémir à la porte de ma chambre. Il m’a amené dans le jardin et tu étais là, assis. Tu grelottais, complètement figé. J’ai tout essayé pour te réveiller, mais rien ne marchait. Alors… j’ai appelé les secours. Ils t’ont trouvé dans un état de semi-conscience. Tu ne réagissais à rien.

Je fronce les sourcils, tentant de me rappeler, mais tout ce que je trouve, c’est un vide terrifiant, entrecoupé d’images de la cité, des présences, d’Ankhe.

— Les pompiers ont dit que ton rythme cardiaque était irrégulier, continue John. Que tu étais peut-être en détresse neurologique. Ils t’ont amené ici pour faire des examens.

Je ferme les yeux, laissant ses paroles s’imprégner. Mon esprit, encore embrouillé, essaie de relier les fils. Lucky… fidèle Lucky. Il a senti ma détresse. Une vague de gratitude monte en moi, mais elle est vite éclipsée par une autre pensée.

— Et les médecins ? Qu’est-ce qu’ils ont dit ? demandé-je, la voix tremblante.

John hésite un instant avant de répondre.

— Pour l’instant, rien de clair. Ils veulent faire d’autres examens, mais… tout semble normal. Enfin, physiquement. Ils pensent que c’est peut-être lié à une fatigue extrême, ou à un choc émotionnel. Mais toi, William… c’était quoi ? Tu étais où ?

Je détourne le regard, incapable de répondre. Comment expliquer ? Comment mettre en mots ce que j’ai vu, ressenti, combattu ? Ce monde de métal et de vide, Ankhe, les présences… tout cela semble si réel. Mais ici, dans cette pièce blanche et stérile, cela pourrait passer pour un délire.

— Je ne sais pas, chuchoté-je enfin. C’est… compliqué.

John me fixe, mais n’insiste pas. Il se penche pour récupérer son gobelet de café, le porte à ses lèvres et le vide. Puis il pose une main sur mon bras, un geste simple mais chargé de bienveillance.

— Prends ton temps. Quand tu seras prêt, tu me raconteras. En attendant, repose-toi. Lucky et moi, on est là.

Je hoche la tête, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il manque quelque chose. Je croise le regard de John, qui semble chercher à comprendre sans poser de questions inutiles. Et je me demande moi-même ce que j’ai vécu exactement. Une hallucination ? Le mot sonne faux. Une hallucination, ça se dissout au réveil, ça laisse une impression de rêve, quelque chose de flou et d’incohérent. Mais ce que j’ai vu avait une logique. Une architecture. Des règles. La ville était identique à elle-même à chaque carrefour. Pas comme dans le chaos d’un rêve. C’était une répétition obsessionnelle de quelque chose de construit. Et Ankhe était là. Ankhe avec son ruban rouge, ses doigts qui cherchaient l’Essence, ce regard qu’il m’a lancé au dernier instant avant de disparaître dans le point. On n’invente pas un regard comme ça. On ne l’invente pas parce qu’on ne sait pas à l’avance ce qu’on va y lire. Moi, je n’aurais pas pu inventer cette résolution sombre, cette façon qu’il avait de comprendre quelque chose que moi je ne comprenais pas encore. Ça ne vient pas de moi. Ça ne peut pas venir de moi. Et pourtant je suis dans une chambre d’hôpital avec un moniteur cardiaque qui bipe et John qui attend que je lui dise où j’étais. Je n’ai pas de réponse qui tienne dans cette pièce blanche.

— William, murmure-t-il, tu dois me promettre de ne pas te perdre là-dedans. Pas comme ça.

Je ferme les yeux en guise de réponse. Je n’ai plus la force de faire davantage. Mes paupières deviennent lourdes. Et malgré la lumière crue et le bip du moniteur, je sens le sommeil me happer. Mais cette fois, ce sommeil n’est pas une chute. C’est une pause. Une transition probablement salutaire.

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L’ancien mondeChapitre 10

« La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles »
Chapitre 10

Cinq semaines après son retour, William replonge dans une vie qu’il ne reconnaît plus. Entre travail absurde, interactions violentes et solitude, le monde d’avant lui apparaît soudain étranger.

RuptureChapitre 9

« La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles »
Chapitre 9

William se réveille avec une certitude brutale : le lien est rompu. Plus de voix, plus de présence. En revisitant ses notes, il découvre que le doute était là depuis le début. Ce qu’il prenait pour des réponses n’était peut-être que des illusions mieux construites.

La brècheChapitre 8

« La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles »
Chapitre 8

William découvre de plus près le fonctionnement du clan des Brevelles. Mais derrière l’harmonie apparente du cercle, une faille grandit dans l’ombre. Et tout semble indiquer qu’elle le reconnaît.

L’éclipseChapitre 7

« La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles »
Chapitre 7

Une éclipse plonge la vallée dans un silence sacré. Sous le figuier des Roches, une spirale lumineuse apparaît dans la terre et révèle à William un lien troublant avec Ankhe et le destin du clan des Brevelles.

Le vieil hommeChapitre 6

« La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles »
Chapitre 6

Après plusieurs jours à tenter de comprendre ce qu’il a vécu chez les Brevelles, William commence à douter des coïncidences. Sur un rocher face à l’océan, une conversation apparemment banale pourrait bien infléchir le futur.

Le HeallChapitre 5

« La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles »
Chapitre 5

Dans le Heall, William entre pour la première fois au cœur vibratoire du clan des Brevelles. Là, la frontière entre conscience, énergie et identité se fissure. Liy lui révèle ce qu’il n’aurait jamais imaginé : son lien profond avec Ankhe, et la nature véritable de la Source.

La tempêteChapitre 4

« La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles »
Chapitre 4

Après la traversée de l’orage, William vacille entre deux mondes. Sur la plage jonchée de débris, un vieil homme et une spirale ravivent le fil du sens. Une certitude s’impose alors : retourner au rocher, affronter l’inconnu et revoir Ankhe.

ConvergenceChapitre 3

« La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles »
Chapitre 3

William franchit enfin le seuil : au cœur du village des Brevelles, entre voix bienveillantes et révélations troublantes, sa perception du réel vacille.

La RetraiteChapitre 2

« La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles »
Chapitre 2

Seul face à l’océan, William cherche le silence. Mais ce qu’il trouve dépasse tout ce qu’il pouvait imaginer.

L’appelChapitre 1

« La Nouvelle Humanité, le clan des Brevelles »
Chapitre 1

William, employé discret d’un cabinet fiscal, voit sa routine basculer le jour où une voix mystérieuse s’invite dans son esprit. Ce qu’il pensait être un simple malaise déclenche un basculement profond. Et si ce murmure n’était pas une illusion, mais l’éveil d’un autre réel ?