Nouvelle #4 du cycle « Le collecteur de savoirs ».
Image générée par IA
Deux heures quarante-trois. C’est le temps qu’aura mis la borne à valider mon passage. Deux coups du bout du doigt sur ma tempe et je le consigne dans l’Essence, faute d’avoir autre chose à faire pour le moment. Douze secondes, l’automne dernier, pour entrer en Rhodanie. Quarante minutes, deux mois plus tôt, pour rentrer chez moi par la vallée de l’Aigue, ce que j’avais trouvé long sur le moment. J’en avais conclu que les fédérations ne sont pas équipées de la même façon et j’en étais resté là, satisfait d’avoir rangé l’information dans une catégorie. Je vais devoir revoir l’échelle. La borne de la Scaldie est plantée à trente-deux pas de celle de la Lare, sur le même bas-côté, à peu près à la même hauteur, un tube de métal d’une toise parcouru par un liseré lumineux. La ressemblance s’arrête là. Celle de la Lare est enfoncée dans un socle coulé, avec la gravure nominative sur le dessus. Celle de la Scaldie est maintenue par trois haubans fichés en oblique, en attendant mieux. Son liseré ne monte pas d’un trait. Il hésite, s’interrompt sur les dix derniers centimètres, repart. Entre les deux, une bande d’herbe rase de trente-deux pas qui n’appartient à personne et où j’ai attendu debout, puis assis, puis debout de nouveau. Ce qui s’est affiché dans mon interface pendant ces deux heures quarante-trois n’était pas un refus. Un refus, j’aurais su quoi en faire. C’était une demande de qualification d’acte. La borne me voit, m’identifie, consulte mon profil mais ne trouve, dans sa table, aucune case où ranger ce que je viens faire. Je suis un collecteur qui entre sans être en collecte, rattaché à une fédération qui n’est pas celle qui l’envoie, sans clan d’accueil, sans objet déclaré. J’ai essayé trois formulations. Aucune n’est passée. La quatrième fut la bonne, sans que je comprenne en quoi elle différait des trois autres. Pendant l’attente, j’ai fait ce que j’avais déjà fait deux fois depuis le point de retrait de Montrouve, et pour la même raison. J’ai cherché mon dossier. Il est là. Il s’ouvre. Les dix jours sont là, les cent sept têtes du grand cercle, le ratio de 1,83, la planche sur la flaque, l’heure exacte à laquelle j’ai ouvert la bouche sans y être invité. Tout est consultable et rien n’est modifiable. En bas, à la place de la restitution, une ligne que je n’avais jamais vue sur aucun de mes dossiers : transmission suspendue pour la durée de l’acte. Pas interrompue, pas annulée. Suspendue. Quelque part, une collecte de première instance sur une gouvernance qui ne tranche plus rien reste ouverte à mon nom, et j’ai l’interdiction formelle d’y toucher.
Quatre jours entre le module de transport de Montrouve et cette bande d’herbe. J’ai passé les deux premiers à attendre qu’on m’explique et les deux suivants à comprendre qu’on ne m’expliquerait pas, parce que ce n’était pas prévu. L’acte que j’ai reçu tient en une page. Il porte un intitulé, prêt interfédéral de collecteur, avec une durée indéterminée, deux sceaux digitaux dont l’un est celui d’un cercle de la Scaldie que je ne connais pas, et l’invitation à me présenter à cette borne. Il ne dit pas ce qu’on attend de moi. Il dit seulement que je suis prêté. Une phrase qu’on écrit d’habitude à propos d’un outil, pas d’une personne.
La suite de ce chapitre sera disponible dans la version publiée du roman.