Chapitre 2 du roman « Le collecteur de savoirs ».
Ce nouveau projet de roman projette d’être un recueil de nouvelles où on suit Royan, collecteur de savoirs dans le monde des Brevelles, en 2090, à la découverte de nouvelles façons d’être, non documentées par l’Essence.
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Il est neuf heures et dix-sept minutes lorsque le module, qui m’a porté depuis le dernier relais de la Lare, se pose sur une bande de graviers, à un peu plus de quatre kilomètres de Beaucaire. L’Essence n’a pas voulu s’approcher davantage. Au-delà commence la Fédération Rhodanienne et les protocoles de franchissement interfédéraux imposent qu’un Collecteur passe la frontière à pied, seul. Je n’ai eu affaire à cette procédure qu’une seule fois auparavant, lors d’une collecte de vérification aux confins du bassin de l’Aigue et je me souviens d’avoir patienté quarante minutes qu’un répondant local daigne valider mon passage. Cette fois, la validation tombe en douze secondes, avant même que j’aie fini de formuler ma requête. Je le consigne : la Rhodanie semble mieux équipée pour recevoir du monde que ma propre fédération ne l’est pour en envoyer. Ou bien, je suis simplement attendu.
Je marche donc, comme toujours quand j’en ai le choix. Une habitude de Collecteur. On arrive lentement et on laisse le lieu se déployer avant qu’il ne sache qu’on l’observe. La route suit d’abord la rive du Rhône, large et brune à cette saison, puis grimpe vers un éperon rocheux où se dressent les vestiges d’un château, une seule tour intacte parmi des pans de murs éventrés. Les clans de recyclage sont passés par là. À mi-hauteur, les pierres taillées de l’ancien édifice reprennent forme plus bas, dans les soubassements des habitations neuves, assemblées avec un soin qui ne laisse aucun doute sur leur origine commune. Je compte, en descendant vers la ville, sept bâtiments dont les fondations portent encore la marque d’un blason martelé au ciseau, effacé aux trois quarts, mais reconnaissable à qui cherche. Deux ouvriers s’activent encore sur l’un des chantiers, à mi-pente, occupés à ajuster une pierre d’angle récupérée dans les ruines, trop large de quelques centimètres pour l’emplacement qu’on lui destine. L’un d’eux plaque contre la face à corriger un caisson métallique dont j’aperçois le scintillement du cristal de résonance. La pierre, au contact, prend une teinte rougeâtre sur quelques millimètres d’épaisseur, comme si la chaleur naissait dans la roche elle-même plutôt que d’y être apportée. Le caisson épouse la forme exacte du vide à combler. La pierre, ramollie juste assez pour fluer sans couler, vient s’y mouler avant de reprendre sa dureté en refroidissant. Aucun éclat au sol, aucune poussière, seulement une odeur de silex frappé qui traîne un instant dans l’air. Je n’avais jamais vu ce procédé fonctionner auparavant. L’un des deux hommes, remarquant mon intérêt, me fait un signe de la main. Je lui retourne son signe avec un sourire entendu et il reprend son œuvre. Je tape deux fois sur ma tempe pour en savoir plus. L’Essence me répond qu’il s’agit du procédé de refusion de contact, élaboré par les clans de recyclage, il y a une petite décennie. Il est désormais largement employé pour la restauration des pierres anciennes.
Depuis presque une heure de marche, un tumulte de voix me parvient par intermittence, porté par le vent qui remonte le fleuve. Il grossit à mesure que j’approche de la ville, jusqu’à devenir une rumeur continue, striée de rires et d’appels. Je perçois aussi une sorte de martèlement de bois sur bois dont je ne devine pas encore la source.
Le rempart apparaît avant la ville elle-même. Un mur de pierre claire, deux fois ma hauteur, monté par blocs irréguliers dont la taille et la teinte trahissent une origine commune avec les ruines du château que je viens de longer. Même refusion de contact. Parfaitement reconnaissable à l’absence de joints visibles, aux arêtes qui se prolongent d’un bloc à l’autre sans rupture. Deux vantaux de bois, grands ouverts, marquent l’unique passage que je distingue sur toute la longueur du mur. Rien qui évoque une fortification au sens ancien du terme. Seulement une limite, nette, entre ce qui est dehors et ce qui commence ici. Au sommet de l’un des piliers de pierre qui encadrent le passage, un compteur digital affiche, en grand, l’état actuel du jeu :
JOUEURS ACTIFS — 1 763
En dessous, plus petit :
JOUR 287 SUR 365
Je note les deux chiffres avant même d’avoir posé le pied sur le seuil. Une ligne de pierre plus sombre, incrustée dans le pavage à la base du passage, marque au sol la limite exacte du brouillage de l’Essence — je ne le saurai que plus tard, mais je la remarque déjà, cette bande d’un empan de large qui tranche avec le reste du dallage, comme une frontière qu’on aurait tenu à rendre visible autant qu’effective.
La première chose qui me frappe, en comparaison de mes collectes précédentes, est, qu’ici, rien n’est tu. Le clan de la Houle, en Normandie, ne portait ni nom ni sigle à son entrée. Celui-ci en affiche jusqu’à saturation. Le long du mur d’enceinte, de part et d’autre de l’arc, des écriteaux se chevauchent sans qu’aucun ordre apparent n’organise leur disposition. Des affichettes peintes à la main donnent le prix du pain, celui de la location des bornes de chauffage, celui d’une heure de portage ; d’autres, plus grandes, vantent tel étal comme « le meilleur rapport de la Foire » ou promettent, en lettres capitales, un parrainage garanti aux dix premiers inscrits de la semaine. Des banderoles de toile, tendues d’un créneau à l’autre du rempart reconstruit, portent des noms d’anciens vainqueurs de saison, décolorées par endroits, ravivées ailleurs par une main plus récente. Je compte, sur les dix mètres qui encadrent le passage, vingt-deux panneaux distincts, sans compter les graffitis à la craie que des joueurs semblent y ajouter au fil de la journée. Un chiffre, une flèche, un nom raturé puis réécrit plus bas. Rien de tout cela n’existait, à ma connaissance, dans aucun autre clan que j’ai visité jusqu’ici.
J’avance dans l’artère principale jusqu’à un arc de bois clair, manifestement récent, monté sur les piliers de pierre du rempart plutôt que directement dessus, qui enjambe l’avenue. Des lettres peintes, hautes comme mon avant-bras, courent sur la traverse :
RÈGLEMENT DE LA FOIRE AUX JETONS
SAISON EN COURS
JOUR 287
Le contraste de matière et d’époque est saisissant. On est loin de ce que notre savoir actuel permet en termes de matériau. Ici, le bois et l’écriture manuelle semblent de rigueur. En dessous de l’arc, un panneau plus petit, liste dix points numérotés, en deux colonnes de cinq :
- Tout joueur reçoit trois cent quarante jetons au 1ᵉʳ janvier, aucune exception.
- Le solde de chaque joueur est consultable par tous, en tout temps, via l’Essence.
Mes yeux glissent à peine sur le troisième point qu’un homme m’aborde, avant même que j’en aie lu le premier mot. Il porte un tableau de bois suspendu à l’épaule par une sangle de tissu, hérissé de pochettes en cuir accrochées par leur lacet, comme un étal ambulant. L’homme — un crieur, je l’apprendrai bientôt, c’est le terme qu’on emploie ici — est petit, râblé, la soixantaine passée, une voix qui porte sans effort apparent malgré des poumons qu’on devine usés par des décennies d’exercice. Il porte, à la boutonnière, une sorte de macaron de tissu rouge vif, avec des armoiries cousues dessus. Une façon aisée de faire reconnaître son rôle officiel. Il ne me laisse pas le temps de me présenter.
— Collecteur ? Vous en avez la dégaine. Bienvenue à la Foire aux jetons, jour deux cent quatre-vingt-sept de la saison. Vous tombez à un bon moment, on approche du dernier tiers et ça se resserre.
Il détache de son tableau une des pochettes de cuir souple qu’il me tend sans cérémonie.
— Ceci n’est pas pour vous, remarquez, vous n’êtes pas joueur. Mais tenez-le en main quand même, pour voir. C’est ce que chaque participant porte à la ceinture.
La pochette contient une trentaine de jetons de métal clair, frappés d’une empreinte que je ne reconnais pas immédiatement, et une ardoise de la taille d’une paume, percée d’un trou pour y passer une lanière et porter l’objet autour du cou. Une sorte de code-barre compliqué y est gravé. Je retourne l’objet. Rien au dos.
— Chaque joueur porte son code unique en évidence, m’explique le crieur, qui a suivi mon regard. Et chacun peut consulter le solde de l’autre via l’Essence. Comme ça, tout le monde sait où on en est. Il n’y a pas de triche possible. Le premier janvier, tout le monde reçoit le même nombre de jetons. Trois cent quarante, cette année. Cela étant, chacun se débrouille. On travaille, on vend, on achète, on loue, on parie, on perd, on regagne. Au trente et un décembre, on compte, et on désigne le vainqueur.
— L’Essence ?
— Oui, mais limitée au jeu uniquement sur le périmètre de la foire. Pas ailleurs dans le clan, hein, uniquement ici, sur la place et les rues attenantes. Sans ça, n’importe qui pourrait réclamer une réallocation au réseau et la rareté ne voudrait plus rien dire. Le jeu doit rester le jeu.
— Limitée à quoi ?
— Limitée à consulter le solde de chaque joueur. Et, bien sûr, la base de connaissance habituelle de niveau vert. Pas plus. Attention, si vous ne portez pas votre ardoise avec le code bien lisible, vous êtes disqualifié aussitôt.
Je reconnais le mécanisme sans avoir besoin qu’on me l’explique davantage. La dernière fois que j’ai vu un clan couper délibérément l’Essence sur un périmètre donné, c’était pour ce rituel, à la Houle, et la coupure y servait à isoler une expérience du reste du monde. Ici, c’est l’inverse exact. On coupe non pas pour se retirer du monde, mais pour empêcher le monde d’entrer et de vider le jeu de son sens. Je le consigne ainsi, presque mot pour mot, certain que cette formulation survivra à la relecture. En ouvrant mon interface, je constate effectivement la limitation annoncée. Je n’ai que mon environnement propre, sans accès externe. Cela ne me rassure pas mais je dois jouer le jeu, moi aussi. Autour de nous, une dizaine de personnes se sont agglutinées sans que je les aie vues approcher. Deux gamins se disputent une poignée de jetons de bois peints en rouge, plus petits que les vrais, manifestement un jeu à eux. Un couple attend son tour pour faire graver une ardoise neuve, vierge de tout code. Trois anciens, assis à même le sol contre un des piliers de l’arc, commentent à voix haute le nom d’un joueur récemment sorti du jeu, avec un mélange d’amusement et de compassion. Le crieur leur lance, sans vraiment se retourner, qu’il revient dans un instant, et personne ne semble s’en formaliser. La file se referme derrière lui comme si son absence était déjà prévue au programme de la matinée. J’ai le sentiment d’être, pour l’heure, sa priorité la moins urgente et la plus intéressante à la fois. Il reprend la pochette, la réaccroche sur le tableau et m’entraîne d’un geste vers l’intérieur des remparts.
— Venez. Vous êtes ici pour le canal, si j’ai bien compris la demande transmise par l’Essence. Première saison qu’on l’ouvre. Je vous préviens tout de suite, moi, je m’occupe de l’accueil et du protocole d’entrée, un point c’est tout. Si vous avez des questions à propos de la fédération ou de jetons, il faut voir la changeuse.
Je le suis sur la place principale, où la rumeur entendue depuis la route trouve enfin sa source. Le marché occupe l’ensemble de l’esplanade, une soixantaine d’étals que je compte par rangées de dix, adossés aux façades reconstruites, chacun surmonté d’un écriteau de prix repeint à la main. Une odeur de pain chaud se mêle à celle, plus âcre, d’une forge quelque part sur ma gauche. Des gens s’interpellent, marchandent, comptent des jetons dans le creux de leur main avec une nervosité que je n’ai jamais observée dans aucun autre clan fédéré. À un angle de la place, un panneau à lattes tournantes — le genre qu’on trouvait, paraît-il, dans les gares avant le Grand Réveil — affiche un chiffre qui se met à jour toutes les quelques minutes dans un claquement mécanique :
Cours du jour
1 jeton injecté = 3h10 de travail déclaré.
— Au début de l’année, c’était une heure quarante, me glisse à l’oreille le crieur pour mieux se faire entendre. Ça grimpe toute l’année. Moins il reste de jetons frais à injecter, plus cher ça coûte d’en injecter. Question de demande, pas de sorcellerie.
Je m’arrête un instant devant un étal de boulangerie où une pancarte annonce, en lettres rouges :
Derniers pains du jour – plus que 3.
Je savais, par le recensement automatique que j’ai consulté avant de partir, que ce clan produit assez de farine pour nourrir dix fois sa population. La pénurie affichée ici n’a donc rien de réel, sauf qu’elle produit, sur le visage des deux clients qui se disputent le dernier pain, une tension parfaitement réelle. Je note l’écart entre les deux, avec la sensation inconfortable de ne pas savoir lequel des deux mérite le plus d’être consigné.
Le crieur me laisse au bureau de change, une échoppe de bois plus large que les autres, seule construction de la place à posséder une porte pleine plutôt qu’un simple auvent. Il repart en criant déjà quelque chose à quelqu’un d’autre, retrouvant son rôle, sans aucune transition.
À l’intérieur, une femme trie des jetons par piles de dix sur un comptoir rayé par des décennies d’usage, avec l’aisance de quelqu’un qui n’a plus besoin de compter pour compter juste. Ses cheveux châtains, relevés à la hâte, sont tenus par ce qui ressemble à un poinçon de bois plutôt qu’à une épingle. Elle porte un tablier de cuir sombre, aux poches renflées de petits sachets numérotés, sur une chemise dont elle a roulé les manches jusqu’au coude, découvrant des avant-bras nerveux, marqués par le travail. Des lunettes cerclées de métal terne reposent sur son front. Quand elle les repousse pour mieux me dévisager, son regard, très sombre, s’attarde une seconde de trop sur moi avant de retourner, sans hâte, à ses piles de jetons, comme si elle avait déjà classé mon dossier avant même que j’aie ouvert la bouche.
— Vous êtes le Collecteur du canal, dit-elle sans que ce soit une question. On m’a prévenue hier. Montrez-moi ce que vous apportez.
Je sors le galet que je porte depuis mon départ de la vallée de l’Aigue, plat, poli par des années de courant, gravé sur une face d’un trait simple représentant le confluent où se trouve mon clan d’origine. L’usage veut qu’un Collecteur en cède un à la première famille qui l’héberge durablement, en signe de passage. Je n’en ai jamais détourné l’usage jusqu’ici. Elle le prend, le retourne, le soupèse dans sa paume avec une attention qui n’a rien de feinte.
— Joli travail. Ancien ?
— Trois ans. C’est moi qui l’ai gravé.
— Ça compte, pour nous. L’authenticité, la main qui a fait. C’est ce qu’on reconnaît en dehors du jeu, ici comme ailleurs. Je peux vous en donner l’équivalent de vingt-deux jetons, au cours de ce matin. En janvier, le même galet vous en aurait rapporté huit, tout au plus. Vous arrivez tard dans la saison, monsieur le Collecteur, c’est cher payé pour entrer dans une partie qui touche à sa fin.
Elle me sourit sans moquerie. Je devrais noter la façon dont la lumière, tombant de travers par la fenêtre haute, trace une ligne nette au creux de sa gorge, juste au-dessus du col ouvert de sa chemise, une ligne qui suit son souffle plutôt que son geste, pendant qu’elle compte les jetons un à un sur le comptoir. Je le note, effectivement, avant de me rendre compte que je l’ai fait pour de mauvaises raisons.
— Le protocole de collecte me demande de parrainer un joueur, dis-je pour me raccrocher à quelque chose de plus solide que cette dernière pensée. N’importe lequel ?
— N’importe lequel, légalement. Mais si j’ai quelqu’un à vous conseiller, si vous voulez un avis, il y a un potier, à son étal, près de la fontaine. Cinquième année qu’il tente sa chance. Bon technicien, mauvais négociant, il perd toujours à la même étape, quand il faut acheter l’argile en gros pour la saison froide. S’il tient jusqu’en décembre cette fois, ce sera une première.
Je lui demande pourquoi elle le connaît si bien. Elle hausse les épaules, verse mes vingt-deux jetons dans un coffret à moitié plein, posé sous le comptoir, et me tend en échange une puce de cire scellée au nom du potier, retenue par un lacet de cuir.
— Parce que je le regarde finir bon dernier, ou presque, depuis cinq ans, et que ça commence à me peser plus qu’à lui, je crois. Nouez-la à votre cou, ça suffit, le reste se règle sans vous. Dites-lui juste, s’il devine, que c’est un sponsor anonyme, la coutume ne demande pas plus.
Je remercie, noue le lacet à mon cou, et sors dans la lumière crue de la place, avec la sensation d’avoir agi, pour une fois, plutôt que d’avoir seulement observé. Une sensation que le protocole des Collecteurs proscrit, même s’il n’y a rien pour l’empêcher.
Je trouve le potier sans peine, près de la fontaine centrale, penché sur son tour, les avant-bras couverts de glaise jusqu’au coude. Un jeune homme, vingt-cinq ans peut-être, la concentration entière tournée vers le bol qui prend forme sous ses doigts, son ardoise pendue au cou, tournée contre sa poitrine pour ne pas gêner son geste. Je m’assieds à distance raisonnable, sur le rebord de la fontaine, et j’observe, comme mon rôle me le demande. Je ne cherche pas à me faire connaître de lui. La changeuse a été claire sur ce point avant que je quitte son échoppe. La puce de cire suffit à l’administration du jeu pour valider le transfert, sans geste ni parole nécessaire, d’un côté comme de l’autre. Les vingt-deux jetons ont donc déjà rejoint les siens quelque part dans un registre qu’il ne consultera pas avant ce soir. Je regarde un homme travailler sans qu’il sache ce que je viens de faire à sa journée. La sensation est plus proche de la triche que du don.
Le reste de la matinée se déroule sans grand relief. Je consigne. Quarante-trois transactions observées en deux heures sur le seul secteur de la place, dont vingt-six portent sur des biens de première nécessité artificiellement raréfiés et dix-sept sur des services rémunérés à l’heure. Coiffure, portage, ravaudage, une lecture contée, donnée par un vieil homme assis en tailleur contre le mur de la fontaine, quarante minutes contre huit jetons. Selon moi, il ne va pas aller bien loin, avec un tel tarif. Je consulte discrètement l’Essence en scannant son code. Ce que je découvre me stupéfait : ce vieil homme possède pas moins de douze mille sept cent quarante-trois jetons. Cinquante-et-un avec sa dernière lecture. Une belle petite fortune, amassée par un vrai talent, celui de conteur d’histoire. Je m’attarde un instant sur cette lecture-là. Le vieil homme n’a pas de table, juste un morceau d’ardoise vierge posé sur ses genoux, et une pile de livres à côté de lui. Cela faisait longtemps que je n’avais pas croisé de livres. Mais l’Essence est limitée, ici. Lui faisant face, huit jeunes adolescents, visiblement du clan si j’en crois leurs vêtements, qui l’écoutent avec une attention non feinte. Quarante minutes, un jeton par personne, et à la fin ils repartent avec une histoire qu’ils n’oublieront jamais, quelle que soit l’issue de la saison. Je ne trouve nulle part, dans le règlement relayé par l’Essence, de case pour ce genre d’échange. La grille ne prévoit que des biens et des services tarifés, pas ce qui reste une fois le solde remis à zéro. Bravo à lui, il a trouvé un bon filon.
Un peu plus loin, quatre hommes sont accroupis autour d’un jeu de dés improvisé à même le pavé, une mise de trois jetons, chacune posée bien en évidence au centre du cercle qu’ils forment. Je m’attarde le temps d’un lancer : le gagnant empoche les douze jetons sans un mot, les trois perdants se relèvent, épongent leur mise d’un haussement d’épaules, et se dispersent vers d’autres étals comme si de rien n’était. Un jeu dans le jeu, sans conséquence visible, comme si la Foire elle-même ne suffisait pas à épuiser le besoin de parier.
Je consigne aussi les moments où quelqu’un s’arrête devant le tableau des cours, calcule à voix basse, puis renonce à un achat. Le potier, lui, vend quatre bols dans la matinée, achète une brassée de bois pour son four, et voit son solde grimper de trente-quatre à cinquante et un jetons, puis redescendre à trente-neuf après un différend avec un client sur le prix d’une jarre fêlée qu’il finit par céder à perte, pour ne pas prolonger la dispute.
Une femme s’assied à côté de moi sur le rebord de la fontaine, un panier de linge posé entre nous. Elle regarde le potier travailler un moment, puis me regarde, puis retourne à son linge, avec la désinvolture de quelqu’un qui a déjà deviné pourquoi un inconnu reste assis là, depuis une heure, sans rien acheter.
— Vous le suivez pour de bon, celui-là ? demande-t-elle, sans lever les yeux de ce qu’elle plie.
Je réponds que je suis Collecteur et que j’observe, ce qui n’est pas tout à fait un mensonge.
— Il n’a jamais fait mieux que dix-sept jetons de marge, les quatre dernières années. Une fois, en novembre, il est descendu à trois, et toute la place a cru que c’était fini pour lui. Il a fini l’année avec neuf. Ça fait cinq automnes que je me dis que celui-là sera le bon, ou le dernier.
— Le dernier ?
Elle s’interrompt, plie un drap en deux puis en quatre, avant de répondre.
— Vous ne savez pas ? La faillite, la vraie, celle où l’ardoise tombe à zéro, ça ne met pas sur la touche pour le reste de l’année, comme on le raconte parfois hors du clan. Ça sort du jeu. Pour de bon. On peut revenir vivre ici, personne ne vous chasse de rien, mais participer à la Foire, c’est fini : plus de nom sur le tableau, plus de code gravé, plus rien. On a essayé, les premières saisons, une suspension d’un an avant de retenter sa chance. Les gens revenaient pareils, avec les mêmes réflexes, les mêmes dettes qui recommençaient à s’accumuler aux mêmes endroits. Alors on a coupé net. Désormais, une seule vraie chute et c’est la dernière.
Je regarde le potier, toujours affairé sur son tour.
— Pourquoi recommencer alors, s’il perd à chaque fois ?
Elle hausse une épaule, sans lever les yeux de son linge.
— Il dit que le jour où il tiendra jusqu’au bilan, il fera don de tout ce qu’il aura gagné à l’atelier commun, pour que les apprentis n’aient plus besoin d’acheter leur argile. Personne ne l’a jamais pris au sérieux. Moi si, un peu. Ça ne coûte rien d’y croire, tant qu’il perd.
Je constate qu’elle ne porte pas d’ardoise autour du cou.
— Vous ne participez pas au jeu, vous ?
Elle me jette un œil de travers.
— Oh non. Je suis du clan, ça oui. Mais, il y a longtemps que je me suis retirée de ces entourloupes. Ils me donnent leurs jetons pour que je lave leur linge, tout occupés qu’ils sont à vouloir en gagner plus.
Elle marque une pause.
— Et vous savez qui sont les vrais gagnants de ce jeu ?
Je fais non de la tête.
— Les membres du clan, y compris moi-même. On dit que les gagnants, ce sont ceux qui finissent l’année l’ardoise pleine. Moi je dis que les gagnants, ce sont ceux qu’on ne voit jamais s’approcher du tableau des cours.
Elle replie le dernier drap, se lève, reprend son panier sur la hanche.
— Bonne collecte, Collecteur. J’espère pour vous que ce sera la bonne histoire à raconter, cette fois.
Je consigne la précision sans commentaire, mais elle corrige une hypothèse que j’avais notée un peu vite, plus tôt dans la matinée : je pensais l’exclusion temporaire, une année de pénitence avant un nouveau départ. Elle est définitive. Ce que je m’apprête à voir, si les comptes du potier tournent mal, ne sera donc pas une pause. Ce sera la fin.
C’est en début d’après-midi que les choses se resserrent. Un homme que je n’ai pas encore remarqué, un marchand d’argile en gros dont l’étal occupe tout un angle de la place, appelle le potier par son nom. Je ne le note pas, les noms sont inutiles pour l’Essence. Il lui rappelle une dette contractée trois semaines plus tôt : vingt-quatre jetons pour un lot d’argile encore impayé, intérêt compris, à régler avant la fermeture du marché ou à défaut demain matin. Sinon les intérêts vont salement grimper.
Le potier compte. Je le vois compter, les lèvres bougeant sans bruit, le regard fixé sur la pochette suspendue à sa ceinture. Cinquante-et-un jetons en poche, selon l’Essence. Non, trente-neuf, la mise à jour vient tout juste de passer, suite à la jarre fêlée. Il en doit encore vingt-quatre. Il lui en reste quinze, si tout se passe sans accroc. Mais un client s’approche au même instant, réclame le remboursement d’un acompte versé pour une commande qu’il ne récupérera pas avant la semaine prochaine
— Quinze jetons, scande-t-il, avec une fermeté qui ne laisse pas de place à la négociation.
— Ah non, répond aussitôt le potier, vous m’aviez versé douze jetons pour la réservation.
— Exact, rétorque le client en se lissant la moustache d’une main assurée. Mais, vois-tu, tu as déjà une semaine de retard et j’avais besoin de cette commande pour la revendre à un prix plus élevé. Maintenant, ma vente est perdue et j’ai un trou dans mon solde de quinze jetons. Tout cela par ta faute.
Autour, quelques têtes se tournent. Pas beaucoup. Cinq ou six personnes, un attroupement de badauds plus que de spectateurs organisés, rien qui ressemble à la mise en scène que le mot parrainage avait fait naître dans mon esprit avant même d’arriver ici. Je m’attends, je le confesse, à un mouvement de foule, à des rires, à quelque chose qui ressemblerait à ce que j’avais vu lors des jeux d’arène de l’ancien monde, où la chute d’un joueur faisait spectacle. Ma main se resserre sur la puce de cire à mon cou, comme si elle pouvait encore empêcher quelque chose. Le potier pose son outil. Il regarde son ardoise, fait un geste de la main pour consulter son solde dans l’Essence. Je fais le même geste pour suivre son calcul. Je n’en ai pas besoin, je peux presque le suivre sur son visage. Il lève les yeux vers le marchand d’argile et vers le client à l’acompte, l’un après l’autre, avec un temps d’arrêt qui dure peut-être trois secondes. Puis il sourit. Un vrai sourire, presque un rire retenu, qui lui échappe avant qu’il n’ait fini de faire ses comptes.
— Bon, dit-il avec ironie, à voix haute, assez pour que les six badauds l’entendent. Cinquième année de suite ! Mais cette fois, je bats mon record de perte !
Un badaud, l’un des trois anciens que j’ai croisés ce matin sous l’arc, lui lance depuis le petit groupe :
— Alors, l’an prochain, tu retentes ?
— Y a pas d’an prochain, répond le potier, sans que sa voix ne perde rien de sa légèreté. Cinquième et dernière. Vous le savez aussi bien que moi.
— On sait, dit l’ancien. On demandait pour la forme.
Il détache l’ardoise de son cou, l’attrape des deux mains, une de chaque côté et la casse en deux contre sa cuisse. Le geste est net, presque affectueux.
— Vous prenez le tour ? demande-t-il au marchand d’argile, sur un ton parfaitement cordial. Il est en bon état, j’y ai tenu.
— Je le garde au chaud pour l’an prochain, comme d’habitude, répond l’autre, qui n’a pas l’air davantage satisfait que peiné. Il trouvera preneur.
Personne ne rit de lui. Personne ne détourne le regard avec ce mélange de gêne et de soulagement que j’ai vu, ailleurs, accompagner la chute de quelqu’un. Deux des badauds s’approchent, lui donnent une claque dans le dos, l’un lui propose déjà d’aller boire un verre.
— Maintenant que t’as plus besoin de compter, dit-il.
Et le potier éclate de rire, un rire un peu trop fort, un peu trop soulagé pour être entièrement feint.
Je reste assis sur le rebord de la fontaine, la puce de cire toujours serrée dans ma main, avec l’étrange sensation d’avoir raté quelque chose d’important en attendant, précisément, le contraire de ce qui vient de se produire. Je pensais assister à une chute. J’ai assisté à un homme reposer, avec soin, un fardeau qu’il portait depuis cinq ans. Et qu’il ne portera plus jamais, faute d’occasion d’en reprendre le poids. Il s’approche de moi avant que je n’aie eu le temps de me lever, ayant sans doute reconnu, à la puce de cire nouée à mon cou, le rôle que j’ai joué dans sa journée.
— C’est vous, le sponsor anonyme ?
Je ne réponds ni oui ni non, ce qui suffit comme réponse.
— Merci quand même. Dites à la changeuse qu’elle ferait mieux d’arrêter de parier sur moi, elle perd à tous les coups.
Il rit encore, ramasse son sac, et s’éloigne vers la sortie du périmètre, là où, je le sais sans l’avoir vérifié, son interface va se rallumer au premier pas franchi hors des limites de la foire, l’Essence redevenant disponible comme si de rien n’était, sans stigmate à porter, sans dossier ouvert quelque part contre son nom. Un homme libéré d’un jeu pour de bon, pas un homme puni pour y avoir échoué.
Je tape deux fois sur ma tempe gauche. Je consigne l’heure et je reste un moment sans rien écrire de plus, à regarder le tableau à lattes tournantes claquer une nouvelle mise à jour du cours, comme si le jeu, indifférent à ce qui vient de se passer sous mes yeux, continuait déjà sa route vers le trente et un décembre.
Je quitte la place un peu avant seize heures, reprends le chemin vers le relais, et repasse sous l’arc de bois clair sans me retourner. Le bruit du marché s’efface derrière moi, plus vite que je ne l’aurais cru, avalé par le silence du chemin qui longe le fleuve. Je pense au galet gravé du confluent, quelque part dans le tiroir d’une changeuse qui parie depuis cinq ans sur un homme qui, aujourd’hui encore, n’a rien gagné. Elle ne le regardera plus perdre l’an prochain. Et il n’a pourtant, je le comprends à retardement, jamais rien perdu.
Au loin, j’aperçois le module de transport, déjà là pour me ramener chez moi. Sauf si une nouvelle collecte m’est attribuée.