Nouvelle #3 du cycle « Le collecteur de savoirs ».
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Il est sept heures quarante et une lorsque je repousse le drap de chanvre qui me sert de couverture depuis dix jours. Je compte avant même de m’être levé, par réflexe plutôt que par nécessité. Dixième matin. Aucun protocole ne m’oblige à tenir ce compte. Une collecte, digne de ce nom, ne s’évalue pas avant son quarantième jour. Mais je le tiens quand même, quelque part entre l’habitude et la lassitude, et je commence à me demander laquelle des deux pèse le plus dans la balance.
L’ancienne université de Montrouve, ou ce qu’il en reste, occupe le sommet d’un promontoire encerclé sur presque tout son pourtour par deux rivières, le Clain et la Boivre, qui l’entaillent d’une cinquantaine de mètres en contrebas. Un seul passage, une bande de terre étroite au sud, relie encore le plateau à la ville. Le reste tient par la seule force des à-pics. Le clan s’y est installé voilà bientôt sept ans, pour — je cite — s’imprégner des grands penseurs qui ont arpenté ces lieux avant lui. L’endroit fut, des siècles durant, l’une des universités les plus courues du pays, la deuxième après celle de Paris à une époque, quatre mille étudiants venus de tout le royaume et d’ailleurs, à ce que rapporte l’Essence quand je la consulte sur le sujet. J’ai cherché, les premiers jours, une trace de ce passé sur les façades. Un nom gravé, une plaque commémorative, un buste. Je n’en ai trouvé aucun. Je l’ai noté dès le premier jour. Pas une seule mention, pas un seul nom, comme si l’idée même de laisser une signature sur la pierre avait déjà fait l’objet d’un débat, quelque part, et n’avait pas survécu au vote. J’ai cessé, depuis quelques jours, de trouver le lieu beau. Je le trouve seulement familier, ce qui est une autre façon de ne plus vraiment le regarder.
Mon hôte, un homme de haute taille à la voix toujours mesurée, m’a proposé le matin de mon arrivée de partager sa table tant que durerait ma collecte. J’accepte encore ce matin, faute d’alternative qui ne suppose pas une négociation. Sur la table basse, du pain de la veille, un peu de fromage de chèvre, une bouilloire qui commence tout juste à chanter. Personne ne mange encore. Six personnes sont assises de part et d’autre d’une longue table rectangulaire, dont deux que je n’avais jamais vues, et la question posée, lorsque j’entre, est de savoir si le petit-déjeuner constitue un besoin biologique avéré ou une habitude héritée sans examen de l’ancien monde. Quelqu’un cite un chiffre sur la durée moyenne du jeûne nocturne humain. Quelqu’un d’autre conteste la source du chiffre plutôt que le chiffre lui-même. Un autre affirme haut et fort que le terme déjeuner signifie casser le jeûne. « Dé-jeûner » insiste-t-il en mimant les deux parties du mot avec les mains. Le débat dure vingt-deux minutes, avant que la bouilloire ne se mette à siffler pour de bon et que chacun, sans qu’aucune conclusion n’ait été formellement actée, se serve enfin, comme si l’organisme avait tranché à la place de l’assemblée. Je consigne l’heure. Je ne consigne pas mon soulagement, qui n’est pourtant pas feint.
La suite de ce chapitre sera disponible dans la version publiée du roman.