Chapitre 1 du roman « Le collecteur de savoirs ».
Ce nouveau projet de roman projette d’être un recueil de nouvelles où on suit Royan, collecteur de savoirs dans le monde des Brevelles, en 2090, à la découverte de nouvelles façons d’être, non documentées par l’Essence.
Image générée par IA
Il est un peu plus de quatorze heures lorsque je quitte le chemin de halage qui longe l’Orne pour m’engager sur le sentier qui grimpe vers les hauteurs. J’ai choisi de monter à pied depuis Clécy plutôt que de réquisitionner un module jusqu’ici. Une habitude de collecteur : arriver lentement, laisser le lieu se déployer autour de moi avant qu’il ne sache que je l’observe. La forêt se referme vite, hêtres et chênes moussus, la lumière qui tombe en lames obliques entre les troncs. Au-dessus de moi, entre deux crêtes d’arbres, j’aperçois par intermittence les à-pics de granit qu’on appelle ici les Rochers de la Houle, gris et fendus, dressés depuis toujours au-dessus de la vallée. Je dois penser à le consigner. Peu de clans choisissent de s’installer dans l’ombre directe d’un tel relief. La plupart préfèrent les terres ouvertes, les coteaux qu’on peut cultiver à vue. Le clan de la Houle a fait un autre choix.
Le sentier devient plus raide sur les derniers mètres, la terre cède la place à la roche affleurante, et c’est là, au pied même du granit, à moitié enseveli sous le lierre, que je trouve le marqueur. Une balise plantée solidement dans le sol. Un tube métallique d’une toise environ de hauteur et d’un diamètre de deux fois ma main avec un fin liseré lumineux de couleur verte qui remonte tout le long de la pièce de métal. Il y a une gravure aussi. Faite machine. Je gratte de l’ongle la terre séchée qui la recouvre. C’est une ramure. Deux branches qui bifurquent d’un tronc commun. L’une des premières choses étranges à consigner est qu’il n’y a ni nom, ni sigle, ni la moindre mention d’un secteur ou d’une vocation. Les autres clans que je visite affichent l’un ou l’autre dès l’entrée, ne serait-ce que par courtoisie envers les gens de passage. Parfois, ils l’affichent même par fierté pour ce qu’ils proposent. Je m’accroupis pour dégager complètement le lierre qui entoure la balise, sans trop savoir ce que j’espère y trouver de plus. Il n’y a rien de plus.
Deux frappes du doigt sur la tempe gauche et j’active mon interface. Je fouille dans les remontées des relais locaux et finis par trouver le marqueur qui m’intéresse. C’est la bonne balise. La signature numérique est formelle, je suis au bon endroit. Je valide et l’Essence accuse réception de ma présence. À chaque fois, je reste surpris par les collectes de première instance. Cet espace préréservé dans les rapports de l’Essence me fait l’effet d’un vide bancal. Une zone vierge, comme un trou qui attendrait d’être empli d’informations. Mais c’est ainsi que l’Essence a été conçue et ce n’est pas moi qui vais pouvoir y changer quoi que ce soit.
Au-delà de la balise lumineuse, un ancien portail en fer forgé protège l’accès à une vaste clairière, dont le chemin d’accès ne semble pas avoir été foulé depuis des lustres. Pas de verrou visible. Je pousse simplement le battant et il cède sans résistance, comme s’il n’attendait que ça. Le portillon s’ouvre dans un grincement métallique jusqu’à la moitié de sa course. Je me faufile et emprunte le chemin jonché d’herbes hautes. Plus haut, la clairière s’ouvre sur un ensemble d’une dizaines d’habitations rondes disposées en cercle autour d’une large cour centrale. Chacun des bâtiments est adossé à la roche par un mur ou l’autre, voire deux. Les façades sont entièrement recouvertes d’un lierre rouge sombre. Çà et là, des trouées dans le revêtement végétal annoncent des accès, portes ou fenêtres, mais tous sont clos par des volets ou des panneaux en bois massif, maintenus par des pentures. Des pommiers taillés en espalier courent le long des façades des maisons les plus externes. Une odeur de pomme fermentée traîne dans l’air humide qui remonte de la rivière en contrebas. Ce n’est pourtant pas la saison des récoltes. Je fouille l’Essence mais ne trouve rien de probant quant à cette présence olfactive. Probablement des réminiscences de la dernière période de mise en bouteille du cidre local. J’irai vérifier plus tard dans la journée. Je le note dans l’interface.
Une légère brise se lève et vient soulever les feuilles de lierre par vague, le long des bâtiments. Je me rends compte alors que le silence était complet, avant que le souffle du vent ne vienne le briser dans les feuilles. Ce n’est pas le silence habituel des clans en pleine œuvre. Il n’y a personne. Personne ne travaille à découvert. Personne ne vient me saluer. Le lieu semble désert. À croire que personne n’habite ici. Pourtant cet endroit est habité puisque quelqu’un a sollicité, via l’Essence, la venue d’un collecteur de savoirs pour tester une nouvelle substance qui – je cite – « accroît la joie de vivre ». S’agit-il d’un nième psychotrope ? Difficile de prime abord à en comprendre le sens exact. D’autant plus qu’il n’y a pas de vie ici. Je souris intérieurement en pensant qu’ils n’ont probablement pas encore tester leur propre produit.
Je m’avance vers le bâtiment principal, au centre des autres, et me dirige vers la porte close. J’attrape le heurtoir à anneau et frappe trois coups. Le volet d’un judas que je n’avais pas remarqué, s’ouvre au bout de quelques instants. Un œil me scrute une seconde et le volet se referme. J’entends une serrure métallique qu’on déverrouille et la lourde porte s’ouvre sans un bruit. Un homme trapu, en tunique sombre, apparaît dans l’encablure et m’observe d’un air inquisiteur. Je lève une main amicale.
— Bonjour, m’exclamé-je avec ma voix la plus guillerette. Je suis collect…
Sans attendre la fin de ma phrase, l’homme tourne les talons et disparait dans la pénombre de la maison. Après une brève hésitation, j’abaisse mon bras et entre à mon tour. Je suis mon hôte le long d’un couloir frais qui sent la terre et la résine, jusqu’à un escalier de pierre dont chaque marche porte la trace polie de pas innombrables. Parvenu en haut, l’homme m’indique, d’un geste sec, une porte entrouverte et s’efface dans le prolongement du couloir. Je n’ai jamais entendu sa voix. J’entre.
La pièce est sobre, presque nue, mais chaque élément semble avoir été pesé avant d’être laissé là. Les murs sont de la même pierre que la falaise, taillés à peine, un gris qui vire au vert par endroits, comme si la roche gardait la mémoire du lichen qui la recouvrait avant qu’on l’habite. Le sol est en parquet de chêne, posé à l’ancienne, en point de Hongrie, le bois si sombre par endroits qu’il pourrait passer pour du noyer. Une diagonale plus claire, presque blonde, relie la porte au fauteuil. L’usure d’un même trajet, répété pendant des années. Je note le détail sans savoir encore ce qu’il signifie. Le fauteuil unique fait face à une petite table taillée à même un bloc de granit qui affleure directement du mur, comme si la maison avait poussé autour de la roche. Le cuir du fauteuil a durci avec l’âge, craquelé aux accoudoirs en fines lignes blanches, comme une peau trop longtemps exposée. Il a dû être brun profond, presque noir ; il vire aujourd’hui au roux terne, sauf sous l’assise, à l’abri du jour, où la teinte d’origine tient encore. Un repère utile pour estimer son âge, si j’en avais le temps. Sur la table, une bande de vélin et un stylet d’os sont disposés avec un ordre trop précis pour être accidentel. Je m’assieds et j’attends, sans savoir exactement quoi.
Les minutes passent, je croise et décroise les jambes. Je tends l’oreille, aucun bruit de me parvient de l’intérieur du bâtiment. De l’extérieur non plus. Je me lève et me dirige vers la petite ouverture qui fait office de fenêtre. Un carré de verre épais de cinquante centimètres de côté. Dehors, la cour est toujours vide. La brise souffle toujours, mais plus en hauteur. Seules la cime des arbres semble douée de vie.
Un bruit derrière moi. Un homme âgé entre sans frapper, une allure sèche, presque impatiente, une longue robe simple, qui, jadis, a dû être blanche. Il pose devant moi le vélin qu’il vient de récupérer sur la table, comme si le geste de me le tendre suffisait à expliquer sa présence.
— Signe ceci si tu comprends ce que tu viens chercher, dit-il sans préambule. Une fois vécue, la branche se referme derrière toi. Il n’en reste qu’un souvenir, et encore, un souvenir qui s’éloigne vite.
Je reste un instant la bouche ouverte en tentant d’assimiler ses paroles.
— Et si je ne comprends pas ?
— Alors tu ne signes pas.
Il n’ajoute rien. Il attend, les mains croisées devant lui. Je regarde le vélin. Plusieurs paragraphes d’une écriture manuscrite, serrée, presque illisible. Et en bas, un espace vacant qui attend ma signature. Comment est-ce encore possible qu’en 2090, on demande un accord par écrit ? Une brève entrée dans l’Essence et le tour était joué. Décidément, je ne comprends pas. Je me tourne à nouveau vers le vieil homme.
— Vous n’avez pas une version compréhensible dans l’Essence ?
— Nous avons choisi de ne pas utiliser l’Essence. C’est une décision clanique.
Ah. Un autre clan de réfractaires. Ils ont le droit. C’est leur choix. Et ce n’est pas à moi de juger cette décision. Je tape deux fois sur la tempe pour consulter mon interface. Elle ne s’ouvre pas. Je retape deux fois à nouveau, même chose. L’homme secoue lentement la tête de gauche à droite.
— Pas d’Essence ici, je vous ai dit.
Ils ont même un brouilleur d’ondes. À l’ancienne donc. Je comprends mieux le vélin et cette espèce de stylet en os. Ce qui me surprend le plus, c’est que rien dans l’Essence ne fait mention de ce cas. Le clan de la Houle est pourtant situé au beau milieu de la campagne Normande et parfaitement recensé depuis le Grand Réveil dans nos annales. Étrange. Je crois me souvenir que l’ensemble de leurs clans voisins a parfaitement intégré la Fédération de la Lare. C’est comme si, ils avaient été effacés, d’une certaine manière. Très étrange.
L’homme s’impatiente.
—Tu signes ou pas ?
Il y a longtemps que je me serais enfui si je n’ai pas été collecteur. Mais je suis ici pour une tâche précise. Allons-y. Finissons-en rapidement. J’attrape le stylet d’os et je paraphe le vélin. L’homme me l’arrache presque des mains et le glisse dans sa manche. Puis, il se retourne et disparaît dans le couloir. Je repose le stylet et m’affale contre le dossier du fauteuil. D’ordinaire, un clan qui reçoit un collecteur prend soin de justifier ses usages, ne fût-ce que pour la forme. Ici, rien n’est expliqué, tout est simplement exécuté. Je me demande si je dois consigner ce détail ou si je préfère, pour l’instant, le garder pour moi.
Elle entre sans frapper, ou alors je ne l’ai pas entendue. Un plateau de bois entre les mains, sur lequel est posé un petit bol qui fume légèrement. Elle porte une robe courte, noir et vert, si près du corps qu’elle semble avoir été coulée plutôt que cousue. Ses cheveux, noirs et denses, sont relevés par une baguette d’un pourpre presque noir lui-même, quelques mèches déjà libres retombent sur sa nuque. Elle marche pieds nus sur le sol froid, sans y prêter attention, comme si le sol lui devait ce confort. Mais c’est son regard qui m’arrête. Vert, très clair, presque trop clair pour la pièce sombre. Et fixe. D’une fixité qui ne cherche pas à rassurer. J’ai l’habitude qu’on me regarde de loin, avec cette distance qu’on garde pour un étranger. Elle, non. Elle me regarde comme si elle avait déjà lu le rapport que je n’ai pas encore écrit.
Elle se penche pour poser le plateau sur la table, sans un bruit. Sa peau, couleur caramel clair, capte la seule lumière de la pièce et semble la retenir un instant de trop. Elle est d’un coup, très proche de moi. Son parfum fait battre mon cœur un peu plus vite. Son effluve plutôt. Je devrais noter tout ça. La posture, le rituel, l’usage du silence comme outil. C’est mon métier. Mais pendant quelques secondes, j’oublie que j’observe. Je suis juste un homme assis, et elle est juste en face de moi, et la distance entre nous a disparu sans que je la voie partir.
— Bois lentement, dit-elle en se redressant.
Sa voix n’est qu’un murmure.
— C’est ta première fois ici. Rien de dangereux, seulement quelque chose de très fort.
J’inspire lentement pour reprendre mes esprits.
— Qu’est-ce que je dois m’attendre à vivre ?
Elle sourit doucement.
— Ce que tu portes déjà, répond-elle.
Elle se penche lentement, comme pour me confier un secret que je ne suis pas certain de vouloir entendre.
— Nous ne faisons que t’ouvrir.
Elle se redresse tout aussi lentement. Il flotte autour de moi une chaleur presque animale. Elle penche légèrement la tête de côté.
— As-tu des questions ?
J’ouvre la bouche, puis renonce. Que pourrais-je demander de plus qui ne gâche pas ce que je suis venu vivre ? Elle m’adresse un dernier sourire et sort à reculons, refermant la porte derrière elle.
Je souffle un peu trop bruyamment. Sur la table, le bol fume toujours, attendant que je m’en occupe. Je l’attrape des deux mains. L’odeur, verte et amère, ne ressemble à rien que je connaisse dans mes collectes précédentes. Ni les infusions marines des Saulniers, ni les décoctions résineuses qu’on m’a servies plus au sud. Je bois d’un trait. Le goût est âpre, terreux, sans être infect. Je repose le bol et m’enfonce contre le dossier. J’aperçois alors, au-dessus de la porte, une horloge à balancier que je n’avais pas remarquée en entrant. Un boîtier de bois sombre, du noyer je pense, verni puis terni par le temps, surmonté d’un fronton sculpté que l’usure a presque effacé. Une ramure, comme sur la balise, mais je n’en jurerais pas. Le cadran est en émail blanc craquelé, les chiffres peints probablement à la main, légèrement irréguliers. En tout cas, une écriture qui n’appartient à aucune machine. Le balancier oscille avec une régularité sèche, mais sans le tic-tac sonore habituel avec ce genre d’objet. Les aiguilles marquent quatorze heures quarante et une. J’avais déjà vu des horloges, dans des archives ou chez de vieux collectionneurs, mais rarement en fonctionnement. J’imagine que c’est ainsi que vivaient les gens avant le Grand Réveil : toujours devoir mesurer le temps pour optimiser leurs occupations. Personne à la Houle ne semble faire confiance à un temps qu’on ne peut pas voir tourner.
Les minutes passent. Mes muscles se détendent, puis s’alourdissent. Un rot sonore s’échappe de ma gorge, sans que j’ai eu le temps de le réfréner. Heureusement que je suis seul. Quatorze heures quarante-six, quarante-sept. Chaque seconde s’étire. Passé quinze heures dix, dépité, je me lève, récupère mon sac et ouvre la porte. Doucement, à pas feutrés, je refais le chemin en sens inverse, sans rencontrer personne. Parvenu à la porte d’entrée, j’hésite un instant puis, avec un geste désinvolte, je l’ouvre et sors de la maison.
Et là, je me stoppe net. Il n’est pas censé faire nuit à cette heure. Pourtant l’ensemble du parc est plongé dans la pénombre et je ne parviens même pas à distinguer le fond de la clairière. Me serais-je endormi durant tout ce temps ? L’horloge serait cassée ? Je reste ainsi sur la pas de la porte quelques instants à me demander quelle suite donner à ceci. Est-ce cela l’expérience attendue ? Je me vois mal consigné ça dans mon rapport. Du bout de l’index, je tape deux coups sur ma tempe. L’interface ne s’allume toujours pas. Je décide d’entrer à nouveau pour rencontrer quelqu’un et pour en avoir le cœur net. La porte reste fermée. Je frappe avec le heurtoir. J’attends quelques instants, pas de réponse. Je frappe à nouveau. Même constat. Il n’y a peut-être plus personne à cette heure. Même si je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est.
Un bruit en contrebas. J’aperçois un petit groupe d’hommes qui discutent près du portail, à la lueur d’une pierre luminescente qu’ils se passent de main en main. Je m’avance, un sourire de circonstance aux lèvres, en désignant le passage du doigt.
— Excusez-moi, il va falloir que je passe.
Ils continuent de parler sans me considérer. Je les contourne pour atteindre le battant. L’un d’eux s’y adosse, immobile, et le portail résiste quand je le pousse. Je me contorsionne pour me faufiler malgré tout, et l’homme qui bloquait le passage me considère enfin, un bref instant, avec un œil mauvais, avant que je ne m’éloigne à grandes enjambées par le chemin qui me ramène en ville.
Deux mains m’agrippent alors dans le dos et me jettent au sol. Je crie de surprise et avant que je puisse réagir, les trois hommes se ruent sur moi et m’assènent de violents coups de pieds sur tout le corps. Je hurle de douleur et me recroqueville, incapable de repousser quoi que ce soit, cherchant en vain à protéger mon visage. Je veux crier, me défendre, mais rien n’y fait. Du coin de l’œil, j’aperçois un quatrième homme qui s’approche, une pelle à la main. D’un mouvement froid, il abat l’outil brutalement sur mon corps, sur ma tête, encore et encore, jusqu’à ce que le sang emplisse ma bouche et éclabousse les feuilles mortes. Je cesse bientôt de lutter, laissant l’obscurité m’envelopper, résigné. Je sens mon dernier souffle se perdre dans l’air glacial.
Mes yeux s’ouvrent brusquement. Je suis assis dans la chambre, face à l’horloge qui affiche quinze heures pile. Le balancier continue d’osciller, égal à lui-même, comme s’il n’avait rien remarqué. Les aiguilles, elles, n’ont pas avancé d’une minute. Trempé de sueur, le bol vide toujours devant moi, je sens mon visage se parer d’un rictus de douleur et de souffrance, tandis que mes mains cherchent frénétiquement des blessures qui n’existent pas. Je respire fort, trop fort. Je tente de me lever, mes jambes flageolent, me forcent à me rasseoir. Il me faut de longues minutes avant que mon souffle revienne à la normale. Je n’ai jamais été aussi heureux d’être vivant et en bonne santé. C’est ça, l’expérience proposée ? Vivre la mort pour mieux apprécier la vie ? Je trouve ça un peu limite comme processus. Je ne dois pas juger, juste expérimenter.
Après plusieurs minutes, je me lève de nouveau, plus prudemment cette fois, récupère mon sac et quitte la pièce. Les couloirs sont silencieux. La porte principale s’ouvre avec la même facilité, et cette fois la lumière du jour m’oblige à plisser les yeux. Tout semble normal, rassurant. Je traverse le parc en jetant des regards furtifs autour de moi, mais il n’y a rien, seulement le murmure du vent dans le lierre et le chant distant d’un oiseau que je ne reconnais pas. Le portail s’ouvre sans résistance. Je m’avance sur le sentier qui redescend vers Clécy, encore hésitant sur mes appuis, avec l’impression que tout pourrait basculer à n’importe quel instant.
Je longe le surplomb rocheux. La petite ville de Clécy se découvre en contre-bas. Quelques tavernes avec peu de monde en terrasse, la petite place du marché avec ces étals à moitié vides. Quelques personnes se hâtent de traverser l’espace comme s’ils étaient pressés. La cloche de l’église sonne un coup unique qui résonne sur les falaises de granit. Il doit être quinze heures trente. Au loin, à la limite du village, un module de transport s’élève lentement jusqu’à une hauteur proche de la mienne. Les rayons du soleil se reflète sur sa coque, je ne distingue ni son clan d’attache, ni sa fonction. Il prend ensuite de la vitesse, progressivement, à mesure qu’il quitte les zones habitées. Je le suis du regard effectuer une grande boucle autour du village. Il va bientôt passer au-dessus de ma tête. Je pourrais alors apercevoir ses armoiries. Mais c’est probablement un simple module de transport interclanique.
À environ deux cent mètres de ma position, il dévie brutalement de sa trajectoire et me fait face. Sa coque normalement silencieuse émet à présent un grincement métallique insupportable. Je m’aperçois qu’il plonge droit sur moi. Le temps semble se dilater d’un coup. Je distingue chaque détail avec une netteté insoutenable, la peinture écaillée sur le flanc de l’appareil, une lumière d’alerte qui clignote follement à l’intérieur du cockpit vide. Vide. Personne à bord pour agiter les bras, personne pour partager ma terreur, seulement une machine sans pilote qui fonce sur moi en silence rompu. Je ne cours pas. Mes jambes refusent, figées par une paralysie irréelle. Le choc arrive dans un fracas de métal déchiré et de bois brisé, une chaleur aveuglante qui envahit tout, puis le noir, avant même que j’aie eu le temps de comprendre que c’était déjà terminé.
Je cligne des yeux. Je suis de nouveau dans la chambre. L’horloge indique toujours quinze heures pile. Cette fois, les larmes viennent avant que je ne puisse les retenir. Mon corps est agité de spasmes que je ne contrôle pas et la sueur glacée colle à ma peau comme un linceul. Mon esprit peine à saisir ce qui vient encore de se produire. Cette fois, la terreur prend possession de moi. Mon corps tout entier tremble, refusant obstinément de revivre encore une fois cette expérience infernale. Je me lève brusquement, déterminé à quitter ce lieu inconcevable. Sans prendre le temps de récupérer mon sac, je dévale l’escalier à toute vitesse, traverse le couloir désert, ignorant le silence oppressant qui m’enveloppe. Lorsque je pousse enfin la porte d’entrée, la lumière du soleil éblouissante me rassure un court instant. J’avance rapidement vers le portail, mais, cette fois, il a inexplicablement disparu.
Je suis dehors, sur la plage. Il n’y a plus de forêt, plus de granit, plus de Clécy. Une plage à perte de vue, un océan que rien, géographiquement, ne devrait placer ici, mais qui gronde devant moi comme s’il avait toujours été là. Je recule instinctivement, le sable cède sous mes pieds. Je tombe, et le sable devient mouvant, m’aspire par les jambes, par les hanches, tandis que la marée monte à une vitesse qui ne respecte aucune loi physique. L’eau glacée gagne mon torse, mon visage. Je me débats, j’avale de l’eau salée, mes poumons brûlent, ma vision se brouille. Ma main tendue vers le ciel s’enfonce lentement sous la surface. Une peur ancienne, sans nom, entièrement animale, prend toute la place qu’il reste en moi. Puis le silence, immobile, définitif.