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3 septembre 2026

En attendant l’indigo

Nouvelle #5 du cycle « Le collecteur de savoirs ».

Recueil de nouvelles où on suit Royan, collecteur de savoirs dans le monde des Brevelles, en 2090, à la découverte de nouvelles façons d’être, non documentées par l’Essence.

En attendant l'indigo

Image générée par IA

Le froid me réveille avant le jour, comme les quatre matins précédents. Je reste sur le dos un moment, les deux couvertures ramenées jusqu’au menton, à faire le compte de ce qui me reste de chaleur. Pas grand-chose. La pièce fait trois pas sur quatre, avec une paillasse, une caisse retournée en guise de table et une fenêtre qui ferme mal. On me l’a attribuée le premier soir sans me demander si elle me convenait, ce qui était la bonne façon de faire, puisqu’il n’y en avait pas d’autre. Sur la caisse, le gobelet que j’ai rempli hier soir. J’y pose le doigt et je rencontre une pellicule dure qui cède au deuxième appui. L’épaisseur d’un ongle. À l’intérieur, avec la fenêtre fermée.

Deux coups du bout du doigt sur ma tempe. L’interface s’ouvre dans mon champ de vision, bleutée, et n’éclaire rien de la pièce. Sept heures moins vingt. Le jour ne se lèvera pas avant huit heures et demie, on est en décembre et cette ville est à cinquante degrés nord. Vingt-troisième collecte, cinquième jour. J’ai renseigné le lieu, la date d’entrée et rien d’autre depuis quatre jours, ce qui n’est pas un retard, mais commence à y ressembler. Je referme.

La tunique est pliée au pied de la paillasse. Laine grossière, teinte dans la masse, jaune. Je l’enfile en me tenant assis, les bras dans les manches avant de sortir des couvertures, une technique que je n’avais jamais eu besoin d’apprendre. Mon fil de résonance cherche encore la tunique fédérale qu’ils m’ont prise le premier soir, celle qui règle seule la chaleur sur ma peau et transmet ce qu’elle relève du corps qu’elle habille. Il ne trouve rien et ne trouvera rien. Depuis cinq jours, plus rien de moi ne remonte. Ici, un vêtement dit uniquement où je peux marcher. C’est sa seule fonction. Jaune veut dire les rues, les cours, la trappe à eau, les remises. Jaune ne veut pas dire les six portes bleues que j’ai relevées dans le quartier, et derrière lesquelles se trouvent les gens qui décident quelque chose. Je suis dans cette ville depuis cinq jours et je n’ai pas reparlé à l’un d’eux depuis le premier soir. Ce n’est pas qu’on me surveille. Personne ne me surveille. C’est que la règle n’a besoin de personne pour tenir.

Une verte passe dans la cour à la nuit tombée pour dire qui fait quoi le lendemain. Celle de notre cour a les mains brûlées jusqu’aux poignets, une brûlure vieille de plusieurs années. Elle ne demande jamais si ça convient. Le premier jour, l’eau. Le deuxième, l’eau encore, quarante et un seaux de la trappe aux quatre cuisines, à quinze pas de dénivelé. Le troisième, l’eau le matin et le bois l’après-midi, des poutres de démolition à débiter pour les foyers. Le quatrième, le bois toute la journée. Ce sont des tâches d’orange et je l’ai su dès le deuxième jour, parce que les deux tiers de ceux qui montent l’eau avec moi en portent. Un jaune est censé faire la même chose avec une compétence en plus. On ne me donne pas de compétence à avoir.

Hier, un orange de quinze ans a passé la matinée à fendre des poutres qui se rompaient de travers, une sur trois, et à s’entêter dessus. Je lui ai montré où placer l’entaille et de quel côté attaquer selon le sens du fil. Il a compris à la deuxième pièce et il n’en a plus perdu une seule. Il ne m’a pas remercié, il n’a pas demandé qui j’étais, il a continué. La verte est passée dans la cour à ce moment-là et elle est restée trois secondes à regarder avant de repartir. Hier soir, elle m’a désigné les cours du fond, à retourner la terre avec un autre jaune, et elle est repartie avant que j’aie fini d’acquiescer.

Le premier soir, on m’a demandé ce que je savais faire. J’ai répondu que je savais à quelle profondeur retourner une terre limoneuse et à quel moment de l’année. Personne n’a rien fait de cette réponse. Il aura fallu qu’on me voie tenir une hache pour qu’on m’envoie à la terre, et personne n’a rien fait non plus de ce que j’ai dit à l’orange. La part du matin suit ce qu’on m’a donné à faire.

Le sac de vivres est sous la paillasse, à l’endroit où je l’ai poussé en arrivant. Sept jours de vivres secs, deux kilos huit cents, le lien encore serré. Le premier soir, je me suis dit qu’un homme qui mange devant des gens qui n’ont rien ne regarde plus les mêmes gens, et c’était vrai. Ça l’est encore. Seulement ce n’est plus tout à fait pour ça que je le laisse fermé, et je n’ai pas trouvé la formule qui rendrait compte du reste. Je remets la main dessus pour vérifier qu’il est là. Il est là.

Ma ceinture est au trou suivant depuis hier.

Dans le couloir, il fait plus froid que dans la pièce. J’entends des pas au niveau du dessous, plusieurs, réguliers, sans une voix. Ils se lèvent tous à la même heure sans que rien ne sonne. L’escalier descend sur une cour où deux orange rangent des seaux vides contre le mur, la buée devant la bouche, les mains rouges. Ils ont quinze ans, peut-être moins. Aucun des deux ne me regarde quand je passe la porte.

Dehors, la rue est noire et pleine de gens qui vont dans le même sens. On distingue à peine les couleurs, une masse un peu plus claire, une un peu plus sombre. Il a neigé cette nuit. Les rues sont couvertes d’une fine pellicule blanche, déjà à demi effacée par les pas de ceux qui sont partis avant moi. Quelqu’un me rattrape à hauteur d’épaule.

— Eh le jaune, dépêche-toi !

Il n’attend pas de réponse et me dépasse. Depuis cinq jours, je n’ai entendu personne s’adresser à quelqu’un autrement que par sa couleur. Je marche derrière lui.

 

La cour fait vingt-six pas sur dix-huit. Je l’ai mesurée le deuxième jour en allant chercher de l’eau, sans savoir encore à quoi elle servait le matin. Au fond, sous un auvent de tôle, deux marmites posées sur des trépieds et un feu qu’on a allumé bien avant nous, à voir la quantité de braise. La neige a fondu sur trois pas autour du foyer et tient partout ailleurs. Nous sommes déjà une soixantaine quand j’arrive et personne ne parle. Le bruit de la cour, c’est celui des pas dans la neige et la boue. Des gens qui se balancent d’un appui sur l’autre, qui frappent le sol du talon, qui font trois pas et reviennent. Un rythme sourd, continu, où l’on n’entend aucune voix. Devant moi, une jaune serre ses mains sous ses aisselles et les ressort régulièrement pour souffler dessus. La buée monte au-dessus du groupe et se voit contre le noir du ciel, une nappe basse qui se défait vers l’auvent. La file n’en est pas vraiment une. C’est quatre groupes, séparés par deux ou trois pas de vide que personne n’occupe. Devant, les verts. Derrière eux les jaunes. Puis les orange. Au fond, contre le mur de la rue, les rouges. Aucun trait n’est marqué au sol. Aucun surveillant ne place personne. Les gens arrivent par la porte, regardent, et vont se mettre à l’endroit qui leur revient.

Quatre groupes, quatre couleurs. Il en manque deux et je le sais avant même d’avoir fini de compter, parce que je les cherche depuis cinq jours. Aucun bleu dans cette cour. Aucun indigo. Ni ce matin ni les autres matins, et je n’y avais pas fait attention plus tôt parce qu’une absence ne se remarque pas quand on ne l’attend pas.

Je note la neige. Sous les verts, elle est tassée et grise, piétinée jusqu’à la terre par endroits. Sous les jaunes, elle est marquée mais tient encore. Sous les orange, elle porte des empreintes nettes et séparées. Sous les rouges, elle est presque intacte, à peine mouchetée de pas, ce qui veut dire qu’ils sont arrivés en dernier, ou qu’ils bougent moins. Ils ne bougent pas moins. Ils sont arrivés en dernier parce qu’il n’y a aucune raison d’arriver tôt quand on passe à la fin.

J’ai vingt minutes devant moi et rien à faire pendant qu’elles passent, alors je regarde le fond de la cour. Les rouges sont trente et un et il n’y a pas un adulte parmi eux. Pas un vert pour les tenir, pas un orange, personne. Ce sont les grands qui s’occupent des petits, et les grands ont dix ou onze ans. Une fille de cet âge en a deux accrochés à elle, un de chaque main, et elle les fait avancer de trois pas quand le groupe avance de trois pas. Un autre, à côté, a la morve qui coule jusqu’à la lèvre et l’essuie sur sa manche du même geste toutes les vingt secondes. Il tremble d’une façon que je connais, une secousse qui part des épaules et qu’on ne commande plus. Ils sont vêtus de rouge et rien d’autre, pas de couche supplémentaire, pas de manteau. Il n’y a pas de vêtement d’hiver ici, il n’y a que des couleurs. Je fais deux pas dans leur direction avant de comprendre ce que je suis en train de faire. Je n’ai rien à leur donner. Ma tunique est la seule que je possède et elle est jaune, ce qui veut dire que si je la mets sur les épaules de cet enfant, je lui pose sur le dos une chose qui ne lui appartient pas, dans une ville où le vêtement est le seul document que les gens possèdent. J’ai deux kilos huit cents de vivres sous une paillasse à cent pas d’ici et trente et un enfants devant moi. Un collecteur observe et ne modifie pas ce qu’il observe. C’est la première ligne du protocole. Je la tiens depuis onze ans et c’est la première fois qu’elle me coûte quelque chose. Je reste où je suis. Je note la répartition des couleurs à défaut d’autre chose. Le plus jeune que je vois a cinq ans, peut-être six. Le suivant a le même âge. Je fais le tour du groupe des yeux, deux fois, en cherchant plus petit. Il n’y en a pas. Pas un nourrisson, pas un enfant qui marche encore mal, pas un bras qui en porte un autre. En cinq jours dans cette ville je n’ai pas entendu un cri de bébé. Je ne m’en aperçois que maintenant. Cinq mille personnes qui produisent des enfants depuis vingt ans devraient en avoir quelques centaines de moins de cinq ans. Sur cinq jours de circulation dans les rues et les cours j’aurais dû en croiser. Je n’ai pas non plus vu de salle où l’on apprend, pas un enfant assis devant un autre qui lui montre quelque chose, pas une planche, pas un tracé sur un mur. Les rouges patientent. C’est ce qu’on m’a dit le premier soir, avec le mot exact. J’y avais entendu une formule. C’était une description. Je pose deux questions dans le dossier et je n’écris rien après. Où sont les moins de cinq ans et que font-ils des heures pendant lesquelles on ne leur donne rien à faire.

À huit heures dix, la verte aux mains brûlées sort de sous l’auvent et lève le couvercle de la première marmite. Elle ne sert personne. Elle remplit six boîtes à couvercle en métal avec ce qu’elle prend sur le dessus, les range dans un panier de portage et fait signe à deux orange, qui emportent le panier par la rue du fond.

Six boîtes. J’ai relevé six portes bleues dans ce quartier. Je note les deux chiffres l’un sous l’autre sans pouvoir affirmer qu’ils se répondent, puisque je n’ai pas suivi le panier et que je ne pourrais pas entrer là où il va. Les bleus ne font pas la file. On leur porte leur part, prélevée avant tout le monde, dans un récipient qui garde la chaleur jusque chez eux. Rien ne part vers la colline. En cinq jours je n’ai vu monter vers le bâtiment violet ni charge, ni portage, ni personne, et ce que mangent là-haut le Violet et ses indigo ne passe par aucune cour que je connaisse.

Le panier disparu, ça commence sans un mot, sans un signal. Les verts avancent d’un bloc. Un orange sert à la louche. Une louche par personne, versée dans le récipient que chacun prend au passage sur la pile posée contre le mur. Ce sont des bols de terre cuite, tous du même moule, épais, dépareillés par l’usage. Celui que j’attrape porte une croûte grise à l’intérieur, à l’endroit où le pouce du précédent a tenu. Je compte pendant que l’orange sert et je chronomètre sur l’interface. Vingt-deux verts en quatre minutes quarante. Ce que je regarde, ce n’est pas la louche, c’est le poignet. Il plonge droit, il ramène plein, et il ne racle pas le bord. La louche sort chargée et déborde un peu à chaque fois.

Les jaunes ensuite. Nous sommes trente-huit et je passe vingt-neuvième. La louche est la même. Le poignet n’est plus le même. Il plonge de biais et remonte le long de la paroi, ce qui laisse partir le plus liquide et retient le reste. Quand mon tour vient, je tends mon bol et je le tiens à deux mains pour sentir le poids arriver. Il arrive à peu près à la moitié de ce que j’ai vu tomber dans les bols verts. Ce n’est pas un dosage annoncé. C’est un geste, appris par répétition, que personne n’a écrit nulle part et que l’orange exécute sans y penser, à sept ans peut-être de le refaire chaque matin.

Je m’écarte de trois pas et je regarde dans le bol. Une bouillie de couleur terne, tiède, avec des morceaux qui sont du chou et d’autres que je ne reconnais pas. Aucune odeur, ou si peu qu’il faut approcher le visage. Deux cent quarante millilitres, à vue, en connaissant le volume de ces bols pour en avoir rempli un d’eau quatre fois à la trappe. Je mange debout, comme les autres, en tenant le bol contre mon ventre pour la chaleur. La bouillie est fade avec pas plus de goût que d’odeur, mais elle a au moins le pouvoir de me réchauffer quelque peu.

Les deux orange du panier reviennent pendant que je mange, au bout de six ou sept minutes, et se remettent dans la file à la place qu’ils avaient quittée. Personne ne la leur avait gardée. Personne ne la leur conteste. Ils reprennent leur rang comme on reprend un outil qu’on avait posé.

Les orange passent, et les rouges après eux. Je me place de manière à voir la marmite quand le dernier groupe avance. L’orange qui sert doit descendre le bras jusqu’au coude. Il ne racle toujours pas, il ne triche pas, il n’a pas l’air de faire quoi que ce soit de particulier. Il n’y a simplement plus la même chose au fond que sur le dessus. Les enfants reçoivent ce qui reste, c’est-à-dire l’eau de cuisson, avec ce qui est trop lourd pour être remonté avant. Une petite, cinq ou six ans, boit tout son bol d’un trait dans la cour avant même d’être sortie de la file, puis reste debout avec le bol vide dans les mains, à regarder l’auvent.

C’est là qu’un vert dit la phrase. Il n’est pas en train de se justifier, personne ne l’accuse de rien, il parle à un autre vert en remontant vers la porte, avec le même ton qu’on emploie pour parler du temps qu’il va faire demain.

— Ceux qui portent la ville mangent d’abord. Sinon plus personne ne porte rien.

Je consigne la phrase telle quelle. Puis je consigne ce qui la rend fausse et que tout le monde a sous les yeux depuis le début. Les verts n’ont rien porté ce matin, ni hier, ni le jour d’avant. Ils distribuent les tâches et vérifient qu’elles sont faites. Ceux qui portent, ce sont les orange et nous, et ce sont les deux groupes servis en troisième et en deuxième. Les seuls qui portent absolument tout, ce sont les orange, qui ont quinze ans, qui montent l’eau et qui sont servis en avant-dernier. Personne dans cette cour ne conteste la phrase parce que personne n’a besoin qu’elle soit vraie. Elle n’explique rien, elle nomme un ordre qui existait avant elle. Et personne, dans cette cour, ne fait rien pour changer de place. Aucun jaune ne va se mettre devant. Aucun orange ne remonte d’un rang. Aucun rouge ne se plaint. Ce n’est pas de la discipline, la discipline suppose une envie retenue. Je cherche l’envie depuis cinq jours et je ne la trouve nulle part.

Un dernier détail, que je consigne sans savoir encore quoi en faire. Un orange, un homme d’une quarantaine d’années à la mâchoire de travers, celui qui m’a montré l’eau le premier soir, ne s’est pas mis dans la file. Il est resté contre le mur pendant tout le service, sans bol. Je le regarde attendre que la cour se vide, puis passer sous l’auvent et parler à la verte aux mains brûlées. Elle secoue la tête une fois, sans dureté. Il repart les mains vides. Je demanderai plus tard ce qu’il a. Sur le moment, je note seulement le fait. Un homme de quarante ans dans cette ville porte encore de l’orange, et ce matin il n’a rien reçu, et personne n’a eu à le lui refuser.

 

Les cours du fond sont au nombre de sept, alignées le long d’une rue qui s’arrête contre un mur de démolition. J’y arrive vers neuf heures, avec le jour qui vient enfin, une lumière basse et grise qui ne réchauffe rien. La neige de la nuit tient encore sur les planches de terre. Sous la neige, la terre est retournée depuis peu par endroits, et pas du tout ailleurs.

Le jaune qui m’attend est le plus grand homme que j’aie vu dans cette ville. Il me dépasse d’une tête et il a les jambes d’une longueur qui rend ses pas plus lents que les miens à distance égale. Vingt-deux ans à peu près. Il a déjà commencé, une bêche à la main et il en a une deuxième posée contre le mur qu’il me montre du menton sans rien dire. Je la prends. Nous travaillons une demi-heure sans échanger un mot, ce qui est ici la manière normale de se tenir à côté de quelqu’un.

C’est lui qui parle le premier, et il parle du sol.

— Pas celle-là.

Je lève la tête. Il désigne la planche à ma droite, celle que j’allais attaquer, et qui est la seule des douze de la cour à ne pas avoir été retournée.

— Celle-là, on la laisse. Toute l’année.

Je lui demande pourquoi. Il répond que ça donne davantage l’année suivante. Je lui demande combien davantage. Il ne comprend pas la question la première fois, alors je la repose autrement, et là il me dit qu’il a compté deux fois. Deux années de suite, sur la planche laissée au repos par manque de semences, il a rempli quatre paniers de poireaux là où les planches voisines en donnaient trois. La deuxième année, il a changé la planche pour vérifier que ce n’était pas la terre qui était meilleure à cet endroit, et il a retrouvé quatre paniers contre trois.

Je m’arrête de bêcher. Ce qu’il vient de décrire est une expérience. Il a formulé une observation, avancé une cause possible, déplacé la variable pour l’isoler, et il a répété la mesure. Il n’a pas le mot pour ça et il n’a besoin d’aucun mot pour l’avoir fait. Personne ne lui a montré, il n’y a pas d’endroit ici où on montre ce genre de chose. Je regarde un homme de vingt-deux ans à qui l’on n’a jamais rien appris et qui vient de me donner une méthode propre en quatre phrases. Je lui demande à qui il en a parlé. Il me regarde comme si la question était mal posée. Puis il hausse une épaule et se remet à bêcher.

— À personne.

Je le relance. Il donne deux coups de bêche avant de répondre.

— C’est les bleus qui décident des cultures.

Je lui demande si un bleu est déjà venu voir les planches. Il dit non. Je lui demande depuis combien de temps il est aux cours du fond. Il répond qu’il a toujours été affecté là. Je lui propose d’aller le dire, lui, à une porte bleue. Il s’arrête à nouveau et me regarde sans comprendre.

— Je suis jaune, répond-il en haussant les épaules.

Il n’y a rien dans sa voix qui ressemble à du regret ou à de l’amertume. Il m’énonce ce qu’il est, comme il m’aurait dit qu’il pleut. Et il a raison, dans le système où il se tient. Sa couleur dit que ce qu’il fait, c’est retourner la terre. Penser à ce qu’on met dedans appartient à une autre couleur. Le savoir a une place assignée avant même qu’il existe. Ce qu’il a découvert est né du mauvais côté de la ville et n’a nulle part où aller. Je pourrais lui dire que j’ai cette connaissance, et plein d’autres. Une terre limoneuse retournée trop profond en hiver perd sa structure, il faut la reprendre à vingt centimètres et pas davantage, il faut la couvrir plutôt que la laisser nue sous la pluie, et une planche au repos rend plus parce que ce qui s’y décompose reconstitue ce que la culture a consommé. Ça et le reste. Je sais aussi que sur douze planches, en laisser trois au repos par rotation donnerait davantage sur l’ensemble que d’en laisser une, et je pourrais lui dessiner la rotation dans la neige avec le manche de ma bêche. Mais je ne le fais pas. Le protocole m’interdit de modifier ce que j’observe. Mais ce n’est pas ce qui me retient, il n’irait, de toute façon, pas le répéter. Et j’ouvrirais une faille dans son système de référence : comment un jaune comme moi pourrait-il en savoir autant qu’un bleu ? Nous portons la même couleur et nous sommes aussi inutiles l’un que l’autre.

Alors je lui demande son nom. Il s’arrête pour de bon cette fois. Il tient sa bêche à deux mains et il me regarde vraiment, pour la première fois depuis que je suis arrivé.

— Mon quoi ?

Je reformule. Comment on t’appelle. Il répond, lentement, en cherchant où est le piège.

— Jaune.

Je lui dis qu’on est deux jaunes dans cette cour. Il me dit que oui. Je lui demande comment on fait, alors, pour désigner lequel des deux. Il réfléchit à la question plus longuement que tout ce qui a précédé. Puis il désigne mes chaussures, qui sont fédérales, en cuir cousu, et qui ne ressemblent à rien de ce que porte cette ville.

— On dit celui-là.

Et il se remet à bêcher.

Je le note dans le dossier sous le seul identifiant dont je dispose. Le jaune aux longues jambes. Je consigne ce dialogue, je le relis et je continue à bêcher pendant quelques minutes avant de comprendre ce que je viens de faire. Je le désigne par ce qui dépasse chez lui, comme cette ville désigne par la couleur. Je fais la même chose. Je le fais depuis cinq jours, avec la verte aux mains brûlées, avec l’orange à la mâchoire de travers, avec la petite qui a bu son bol d’un trait. J’ai onze ans de métier et un protocole qui prévoit tout, et je n’ai pas trouvé d’autre manière qu’eux de dire qui est qui.

Nous bêchons jusqu’à midi. Je laisse la planche de droite intacte.

 

À midi, deux orange distribuent un seau d’eau par cour du fond et rien d’autre. Personne ne mange à midi ici. On boit, on se pose dix minutes et on continue. Longues jambes s’assied contre le mur avec son gobelet, les jambes repliées, ce qui lui prend la moitié de la largeur de l’allée. Deux verts descendent la rue au même moment, en discutant à voix haute de ce qu’il faudra semer au printemps, s’il ne gèle plus après février. L’un affirme qu’il ne sera pas nécessaire de semer autant. L’autre demande pourquoi. Le premier répond qu’on ira chercher au nord-est. Ils ne s’arrêtent pas et je n’entends pas la suite. Longues jambes n’a pas levé la tête. Je lui demande ce qu’il y a au nord-est. Il hausse une épaule et me dit que c’est la rumeur qui court depuis l’automne. Je lui demande s’il en connaît l’origine. Il répond que ça vient des indigo, ce qui veut dire que ça vient du Violet, et il boit son gobelet.

Nous bêchons jusqu’à une heure trente environ, heure à laquelle la verte aux mains brûlées passe dans la rue et nous décharge des cours du fond jusqu’au lendemain. Longues jambes s’en va. Je reste, parce que personne ne m’a dit d’aller ailleurs et que c’est la première fois depuis cinq jours que j’ai un après-midi à moi. Je m’assieds contre le mur de démolition, dos au vent, les mains dans les manches. Deux coups sur la tempe. Le fil de résonance chauffe une seconde à mon poignet, comme toujours, et l’interface s’ouvre.

Il n’y a pas de question à poser à l’Essence pour trouver ce que je cherche. Elle ne sait pas ce qu’il y a au nord-est, et si un collecteur y était entré une seule fois en soixante ans, la réponse existerait et je l’aurais en trois secondes. Ce que j’ai, c’est ce que les balises ont relevé. Je vais donc chercher un endroit que les balises n’ont jamais rien eu à compter. Je commence par le peuplement. Le réseau de balises relève les implantations et les habitations, à cadence lente, sans jamais rien interpréter. J’ouvre la couche sur un carré de cent kilomètres autour d’Usselle et je la fais défiler année par année, de 2030 à cette année. Le résultat est une décrue lente, régulière, et prévisible. Les agglomérations se vident, les clans se forment le long des rivières, la carte se dépeuple par plaques et se repeuple par points. Sur soixante ans, rien qui accroche l’œil. Je recommence en ne demandant plus les présences mais leur absence continue. Une zone sans une seule habitation recensée depuis le début de la série. Il y en a des dizaines, mais cela ne veut rien dire. Ce sont des forêts, des marais, des zones inondables, des versants trop raides.

Alors je change de série et je prends la matière. C’est ce qui a marché, il y a cinq jours, quand j’ai cherché ce qu’était devenu le chantier de démolition, et parce que la matière prélevée laisse une trace administrative même quand personne ne consigne rien. Toute pierre, toute poutre, tout fer arraché à un bâtiment entre dans une Fabrique et y est pesé à l’arrivée. Les clans de recyclage travaillent depuis quarante ans dans ce bassin et ils ont tout démonté. Ils ont pris jusqu’au dernier fer, parce que le fer ne se refabrique pas et ne se trouve plus ailleurs. Je demande donc les arrivées de matière ferreuse dans les Fabriques du bassin de l’Escaut, par provenance, sur quarante ans, et je les projette sur la carte. Mais elle devient illisible. Chaque commune, chaque hameau, chaque ferme isolée a envoyé sa charpente et ses tôles quelque part, à un moment. La densité est telle qu’il faut inverser la lecture. Je ne cherche plus ce qui est parti, je cherche ce qui n’est jamais parti. Il reste onze taches sur la carte. Sept sont des zones humides, que je vérifie et que j’écarte. Une est un massif forestier ancien. Une autre est une carrière noyée. J’écarte aussi ces deux-là pour les mêmes raisons. La dixième est un cimetière, ce qui me retient une seconde, avant de me souvenir qu’on n’y a jamais mis de fer. La onzième est à soixante-deux kilomètres au nord-est et elle a la forme d’un trapèze.

Je m’arrête là un moment, sans rien faire, avec le froid qui remonte des pierres. Un trapèze n’est pas une forme naturelle. Une forêt a des contours qui suivent le relief, une zone humide suit l’eau, une carrière suit son front de taille. Une figure à quatre côtés presque droits est un contour que des hommes ont tracé. Je passe à la couche de voirie, celle des plans automatiques que l’Essence conserve sans savoir à quoi ils servaient. Il y a une route qui arrive au trapèze et qui s’arrête à sa limite. Il y a un embranchement ferroviaire qui bifurque de la ligne principale et se termine à l’intérieur, sans continuer nulle part. Une voie qui entre et ne ressort pas dessert un lieu où l’on charge et décharge, pas un lieu qu’on traverse. La surface intérieure est de quatre-vingt-onze hectares. Le tracé du périmètre est continu, régulier, décalé de trois mètres de la limite parcellaire sur tout son pourtour. C’est le tracé d’une clôture. Une clôture encore debout dans une région où l’on a ramassé tout le fer.

Je vérifie la parcelle. Elle n’appartient à personne, comme tout le reste depuis près de soixante ans. Aucune entrée de clan. Aucun mandat de recyclage. Aucune arrivée de matière avec cette provenance, jamais, sur toute la série. Les recycleurs ont démonté un pays entier autour de cette parcelle et n’y sont pas entrés. Ils n’ont pas manqué de le voir pourtant, ils le voyaient depuis la route. Je demande les plans de bâti. L’Essence me donne des emprises au sol, des rectangles, une trentaine, alignés en trois rangées, avec des dimensions et rien d’autre. Elle ne me dira pas ce qu’étaient ces bâtiments, parce que personne ne le lui a jamais raconté et que des plans racontent où sont les choses, jamais à quoi elles servent. J’ai trente rectangles, une voie de déchargement, quatre-vingt-onze hectares et une clôture que personne n’a démontée.

Il est quinze heures quarante. J’ai la position, la surface, la distance et l’orientation, mais je n’ai pas le contenu.

Ce que je vais transmettre tient en trois lignes et ne propose qu’une hypothèse. Il existe au nord-est d’Usselle un site clos de quatre-vingt-onze hectares, jamais recensé, jamais démonté, desservi par une voie de déchargement, et dont les habitants de cette ville parlent depuis l’automne comme d’un endroit où l’on ira chercher de quoi ne plus semer. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans. Je sais qu’on a démonté un pays entier autour et qu’on s’est arrêté à cette clôture. Quelqu’un savait pourquoi. Je referme l’interface à seize heures dix.

 

Elle est dans la cour quand j’y rentre, à seize heures quarante, debout contre le mur près de la pile de seaux, les mains dans les manches comme tout le monde. Je la reconnais de loin à la couleur, puis de près à ce qui m’avait retenu le premier soir, une mèche blanche qui part de la tempe droite et qu’elle n’a pas coupée. Les deux orange qui rangent le bois ne la regardent pas. Personne ne s’étonne qu’une indigo se tienne dans une cour de jaunes, et personne ne lui demande ce qu’elle fait là.

— J’ai cru comprendre que tu as trouvé quelque chose.

Je marque un temps d’arrêt, indécis sur le sujet qu’elle aborde.

— Je ne sais pas…

— Ça, c’est une réponse d’homme qui a trouvé quelque chose.

Elle me regarde droit dans les yeux. Je détourne la tête.

— Viens, on va marcher. Il fera moins froid en marchant.

C’est totalement faux et elle le sait. Nous descendons la rue vers la levée. Elle marche à ma gauche, un peu en avant et elle traverse les rues sans jamais hésiter à un croisement, ce que je ne parviens toujours pas à faire depuis cinq jours.

— Tu peux aller partout ?

— Exact.

Sa réponse claque et résonne dans une cour adjacente. Je lui demande pourquoi elle est venue me chercher dans une cour de jaunes plutôt que de me faire monter quelque part. Elle met un moment avant de répondre.

— Parce que tu ne pourrais pas monter.

Nous marchons encore. Elle me demande ce que j’ai relevé depuis le premier soir, sans en avoir l’air, et je m’aperçois que je lui réponds. Je lui parle de la distribution du matin, des six boîtes pour les bleus, des rouges qui n’ont pas d’adultes, de Longues jambes et de sa planche. Elle écoute jusqu’au bout sans m’interrompre une fois, ce qui n’est plus arrivé depuis que je suis entré dans cette ville. Quand j’ai fini, elle ne répond qu’une seule chose.

— Quatre paniers contre trois. C’est intéressant…

— Tu pourrais répandre l’information, non ? Tu es une indigo, tu passes partout et tout le monde t’écoute.

Son visage prend un air hautain. Ou arrogant, je ne sais pas.

— Oui, je pourrais, mais je ne le ferai pas.

Point. Fin de la discussion. Je tente un pourquoi tout de même. Elle répond avec un ton plutôt agacé.

— Parce qu’une information qui remonte par moi devient une chose que je propose. Et proposer quelque chose au Violet demande du tact, des arguments, des preuves. Et je n’ai plus rien proposé depuis longtemps.

— Depuis quand ?

Elle balaie ma question d’un geste sec.

— Je ne compte plus.

C’est là que je relève ce que j’ai laissé passer il y a cinq jours. Ce soir-là, dans la cour où l’on m’a classé, elle a dit une phrase sur les couleurs et le rang. Elle a dit ni chez eux, les indigo. Je n’y ai pas fait attention sur le moment, j’avais froid, je venais de perdre ma tunique et j’écoutais autre chose. Je le lui répète mot pour mot. Elle continue de marcher trois ou quatre pas avant de répondre.

— Pendant dix-huit ans, eux, c’était eux. J’avais trente-deux ans quand on a établi les tranches d’âge, quarante pour les bleus, cinquante pour les indigo. J’ai regardé passer les gens dans cette couleur pendant dix-huit ans avant d’y entrer. Deux ans déjà que je la porte et je ne m’y suis toujours pas fait.

— Vous étiez combien à écrire ça ?

— Une quinzaine. Ça tenait sur un morceau de carton.

Je lui demande d’où ils ont tiré cette échelle chromatique.

— De vous. On ne vous l’a pas volée, on l’a recopiée. C’était la seule chose qu’on connaissait qui rangeait les gens sans qu’on ait à en débattre.

— Vous connaissiez la classification de l’Essence ?

— On en avait entendu parler. Ça suffisait. On ne cherchait pas à bien faire, on cherchait à passer l’hiver.

Elle regarde la rue devant elle.

— Ça fait vingt ans que ça tient.

Elle marque une pause à nouveau.

— Alors quand je dis eux, je parle des gens que j’ai fabriqués.

Je ne peux rien répondre tellement ce terme me fait froid dans le dos. Je tente une autre approche.

— Il se passerait quoi si tu annonçais au Violet que la règle ne fonctionne plus ?

— La règle marche très bien. Je ne vois pas de quoi tu parles.

Elle a raison et c’est exactement ce qui me tient éveillé depuis quatre nuits. Cinq mille personnes qui ont des carences alimentaires, qui ont froid, qui enterrent leurs enfants en bas âge et leurs vieux, partis trop jeunes, et pas une qui cherche à faire bouger les choses. Ça marche. Je n’ai pas de mot pour ce que ça me fait de l’entendre dire à voix haute par quelqu’un qui l’a écrit.

Nous arrivons en vue de la levée. Elle s’arrête là, à l’endroit où la rue s’ouvre, et elle regarde vers le nord-ouest, du côté de la Fédération.

— Soixante ans. Vous nous avez comptés pendant soixante ans. Vos machines savaient qu’il y avait cinq mille personnes ici. Personne n’est venu nous voir. Personne n’est venu nous aider. Nous, on a nourri des gens.

Elle a raison à nouveau. Je n’ai rien à répondre à ça qui ne soit pas une phrase de service. Elle hoche la tête comme si elle attendait précisément ça et que ça la fatiguait de l’obtenir.

— Tu n’as pas encore demandé la dérogation.

— C’est toi qui m’as proposé de ne pas la demander dès mon arrivée.

— Tu vas le faire ?

— Pourquoi je devais attendre ?

Elle m’explique la mécanique en trois phrases, sans emphase : une dérogation ne se demande qu’une fois, elle est accordée ou refusée le jour où elle est posée et un refus ne se réexamine pas. Il n’y a pas de recours, parce qu’il n’y a rien qui puisse justifier un second examen pour une même chose. Un homme qui demande le premier soir à monter chez le Violet est suspicieux. On ne l’accorde donc pas.

— Maintenant, tu as travaillé cinq jours et quelqu’un t’a vu tenir une hache. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas beaucoup non plus.

Il commence à faire nuit. Elle se campe devant moi et elle m’annonce sans ambages :

— Tu me regardes trop.

Je ne l’ai pas vu venir et je ne sais pas quoi répondre.

— Ce n’est pas un reproche. Je te dis ce que je constate. Tu es le premier depuis vingt ans à qui je peux parler sans compter ce que je dis. Un jaune ne discute pas avec un indigo, il écoute et c’est tout. Et tu es aussi un homme qui reste dans une cour glacée à attendre qu’une femme repasse devant.

Un léger rictus déforme son visage pendant une demi-seconde.

— Je ne vais pas m’en servir, mais tu devrais savoir que je pourrais.

Elle me laisse un moment avec ça. Puis, sans parole de plus, elle tourne les talons et repart vers le haut de la rue. Je sais que je ne dois plus la suivre.

Il est dix-sept heures cinquante. Depuis une heure quarante, j’ai enfin de quoi transmettre. Mais je ne transmets pas. À la place, je retourne dans ma cour, je m’assieds contre le mur et j’attends. Deux orange passent avec du bois, une jaune traverse avec un seau, plus personne ensuite. La cour se vide et le froid s’installe pour de bon. Je reste assis contre le mur, les mains dans les manches, à regarder l’entrée. Je sais depuis la première demi-heure qu’elle ne repassera pas et je reste quand même.

À dix-neuf heures trente, je me lève parce que rester ainsi devient ridicule. Je décide de marcher, sous prétexte qu’il me reste des rues que je n’ai pas arpentées et qu’un collecteur qui va transmettre a intérêt à transmettre le plus possible. La justification est bonne. Elle est même exacte. Ce n’est pas pour ça que je marche.

Il fait nuit noire depuis trois heures. Le pentagone n’a pas d’éclairage, pas une lampe, pas un foyer allumé dehors. La lumière qui reste vient des fenêtres, de l’intérieur, jaune et basse, et elle ne porte pas à trois pas dans la rue. Je marche vers le nord d’abord, par une rue que j’ai déjà parcourue mais sans aller au bout, puis vers l’est, dans un quartier où je ne suis jamais entré. Et je m’aperçois au bout de dix minutes que je ne vois plus les couleurs. Elles ne sont pas atténuées, elles ont disparu. Ce que je croise, ce sont des silhouettes, des formes de laine sombre qui vont dans un sens ou dans l’autre et je ne peux dire de personne ce qu’il est. Je m’arrête à un croisement pour vérifier. Un groupe de quatre passe à deux pas de moi, je distingue les tailles, les démarches, le bruit des semelles, et rien d’autre. Ils pourraient être n’importe quoi. Moi aussi.

Pendant deux heures, je marche là où je veux. Personne ne m’arrête, personne ne me regarde. Je passe devant des portes que je n’aurais pas dû approcher de jour. Je remonte une rue entière en comptant les seuils au toucher, sans pouvoir dire une seule fois de quelle couleur est la porte devant laquelle je passe. Je m’arrête devant l’une d’elles et je pose la main à plat sur le chambranle, plusieurs secondes. Il ne se passe rien. Personne ne sort, rien ne me tombe dessus et je ne saurai jamais si je viens de toucher du vert ou du bleu. Je retire ma main et je continue avec le cœur qui bat, ce qui est absurde dans une ville où aucune sanction n’existe.

Je consigne en marchant. Vingt-deux rues remontées en deux heures. Cent quatre-vingts portes environ, dont je ne peux relever que la position. Trois cours où l’on travaillait encore à la lueur d’un foyer, à trier ce qui ressemble à des racines. Des orange uniquement. Une remise ouverte, avec des outils rangés par taille. Vingt-deux manches de bois refendu, tous ferrés de métal repris ailleurs, pas une lame forgée depuis vingt ans. Ils entretiennent ce qu’ils ont trouvé et ils ne fabriquent rien.

Au croisement suivant, ils sont sept ou huit et ils arrivent par la rue de droite en courant à fond, sans un cri, sans une voix, rien que le bruit des semelles sur les pavés. Un me heurte l’épaule et ne s’arrête pas. Ils me contournent comme on contourne un poteau, me dépassent, et je me retourne juste à temps pour en voir deux escalader un mur d’appui et disparaître de l’autre côté. Le dernier me frôle en riant, et c’est le premier rire que j’entends depuis que je suis entré dans cette ville. J’attends au croisement. Ils repassent onze minutes plus tard, en sens inverse, plus nombreux. Ils jouent à quelque chose dont je ne comprends pas la règle et dont je doute qu’elle en ait une.

À leur troisième passage, j’en attrape un par la manche. Il a huit ou neuf ans, il pèse le poids d’un chien et il se dégage en me frappant le poignet du tranchant de la main, deux fois, très vite, avec une précision qui ne correspond en rien à son âge. La douleur et la surprise me font lâcher. Il recule de trois pas et me regarde, prêt à s’enfuir, sans peur particulière. Je lui demande ce qu’ils font. Il me répond quelque chose que je ne comprends pas, deux mots que je ne connais pas, un nom de jeu peut-être, et il repart.

Vingt et une heures dix.

Ce que je viens de vivre n’existe pas dans cette ville. En cinq jours, je n’ai pas vu un enfant courir, ni jouer, ni deux gamins se pousser dans une rue. J’ai vu trente et un rouges attendre en silence dans la neige que les trois autres couleurs aient mangé. Et à treize heures d’écart, les mêmes traversent le pentagone en bande dans le noir, escaladent des murs, entrent dans des cours où ils n’ont rien à faire, et frappent un adulte qui les retient.

Je cherche ce qu’ils enfreignent et je ne trouve rien.

La couleur dit où l’on peut marcher, et il faudrait la voir pour l’appliquer. La nuit, personne ne la voit, les gens vivent sur le souvenir. La couleur dit quelle tâche revient à qui, et il n’y a pas de tâche la nuit. Personne n’a jamais eu à écrire ce qui se passe quand plus personne ne se distingue, parce qu’il n’y a rien à écrire là-dessus. Ce n’est pas une révolte, ce n’est même pas une désobéissance. C’est un endroit du système où le système ne dit rien, et des enfants s’y sont installés.

Je passe la demi-heure suivante à chercher les grands. Il n’y en a pas. Aucun orange dans les rues, aucun jaune que je ne puisse expliquer par une corvée en cours, aucun vert, ni aucun bleu. À partir d’un certain âge, on rentre. Personne ne le leur interdit non plus. Ils ont simplement fini par comprendre ce que représente une couleur et une personne qui a compris ce qu’est une couleur ne court plus dans le noir.

Je trouve le bâtiment à vingt-deux heures moins le quart, à l’est, dans une rue que je n’avais pas encore relevée. Il est en retrait, ancien, quatre niveaux, avec une porte rouge à deux battants qui donne sur la rue et qui est entrouverte. J’entends avant de voir. Ce n’est pas du bruit, c’est une rumeur continue, basse, une respiration collective de bâtiment plein. Je pousse le battant.

Une salle immense, plafond haut, qui, à l’origine, a dû servir à autre chose. Sur le sol, des paillasses, cinquante ou soixante, alignées sans ordre apparent le long des murs et au centre, avec des enfants dessus, deux ou trois par paillasse pour la chaleur. Deux foyers bas, entretenus, qui donnent la seule lumière. Ça sent la fumée et la sueur. L’urine aussi.

Personne ne me demande ce que je fais là. Une fille de douze ans passe entre les rangées avec un seau, s’accroupit, fait boire un petit qui tousse, remonte la couverture, et continue. Un orange de quinze ans est assis contre le mur avec un gamin endormi contre son épaule, et il ne dort pas lui-même, il surveille. Deux autres rouges d’une dizaine d’années remettent du bois. Je regarde faire pendant plusieurs minutes. Personne ne leur a donné cette tâche. Ils sont là parce que quelqu’un doit y être, et ils l’ont décidé eux-mêmes. C’est la seule chose que j’aie vue dans cette ville que la grille des couleurs ne produit pas.

Ensuite je compte, parce que c’est ce que je sais faire. Cent quarante-quatre enfants dans la salle. Je passe deux fois entre les rangées et j’obtiens le même nombre à trois près. Ils vont de cinq à douze ans, et la répartition est celle que j’attendais jusqu’à cinq ans, où elle s’arrête.

Puis je compte les plus petits. Ceux qui ne marchent pas encore, ou mal. Ceux qu’on porte.

Onze.

Je recommence. J’y mets du temps, je fais le tour complet de la salle, je regarde sous les couvertures là où deux corps sont couchés ensemble. Onze, entre le nourrisson et trois ans, dans un bâtiment qui abrite cent quarante-quatre enfants et dans une ville qui compte cinq mille deux cent quarante et une personnes.

Je reste debout au milieu de la salle avec ce chiffre.

Une population de cinq mille personnes, dont la moitié en âge d’en avoir, devrait produire cent cinquante naissances par an. Sur trois ans, ça fait quatre cent cinquante enfants de moins de trois ans, répartis dans la ville, dont une part devrait se trouver ici. Il y en a onze.

Je n’ai pas besoin de demander ce qui arrive aux autres. Personne ici ne me le dirait et personne ici ne le sait sous cette forme. On ne compte pas ce qu’on ne peut pas empêcher. Ils savent seulement que les petits passent l’hiver ou ne le passent pas et ils sont onze ce soir dans cette salle avec deux foyers et une fille de douze ans qui fait boire celui qui tousse.

Je sors sans que personne m’ait adressé la parole.

Il est vingt-deux heures dix quand je rentre dans ma pièce. Elle est à la même température que la rue. Je m’assieds sur la paillasse, les couvertures sur les épaules, et je reste un moment sans rien faire.

Deux coups sur la tempe. J’ouvre le dossier et je remplis les champs dans l’ordre où ils viennent. La position du site, à soixante-deux kilomètres au nord-est. La forme, la surface, la clôture, l’embranchement qui entre et ne ressort pas, les trente emprises au sol. L’absence totale de prélèvement de matière sur quarante ans. La rumeur qui circule ici depuis l’automne et qui vient du Violet. La conclusion est qu’il y a là-bas quelque chose que quelqu’un a décidé de laisser fermé et je ne sais pas ce que c’est.

Puis la distribution du matin, l’ordre de service, les six boîtes, la part qui suit la tâche. La planche de Longues jambes, quatre paniers contre trois, deux années de suite, avec le déplacement de la variable, et le fait que ce savoir n’a aucun chemin pour monter. La grille des âges avec ses deux seuils. La fondation, il y a vingt ans, par une quinzaine de personnes, sur un morceau de carton, pour passer un hiver.

Le dortoir. Cent quarante-quatre enfants sans un adulte. Onze de moins de trois ans.

Et les gamins qui courent la nuit dans un endroit du système où le système ne dit rien.

Je relis mes notes pour être sûr que je n’oublie rien et je tombe sur une ligne du matin restée seule. Un homme d’une quarantaine d’années, en orange, qui n’a pas pris de bol et à qui on n’a rien refusé. J’ai écrit que je demanderais plus tard. Je ne l’ai pas fait, je ne l’ai pas revu de la journée, et je ne saurai pas ce soir ce qui fait qu’un homme de cet âge porte encore la couleur qu’on donne à quinze ans. Je laisse la ligne dans le dossier sans réponse. C’est peut-être la seule chose de cette ville qui ne suive pas la couleur, et c’est la seule que je n’ai pas vérifiée.

Quand tout est renseigné, j’ouvre le champ des observations de méthode, celui que je n’ai rempli que deux fois en onze ans, et j’écris trois lignes.

Site localisé à seize heures dix. Transmis à vingt-deux heures cinquante. Rien ne m’a empêché de transmettre plus tôt. J’ai attendu dans une cour, de dix-sept heures cinquante à dix-neuf heures trente, sans travailler, parce que je pensais qu’elle repasserait.

Je relis. Personne n’attend cette transmission de l’autre côté. Personne ne l’ouvrira demain, ni la semaine prochaine, et il n’existe aucun bureau, aucun cercle, aucune personne à qui je doive le compte de mes heures. Un collecteur transmet quand il a quelque chose, et j’avais quelque chose à seize heures dix.

Je n’efface pas les trois lignes. J’envoie à vingt-deux heures cinquante.

Je referme l’interface et la pénombre de la pièce m’englobe à nouveau. Dehors, la neige a recommencé. Quelque part à l’est, une fille de douze ans passe entre les rangées avec un seau et personne ne lui a rien demandé.

Tous les chapitres

Le collecteur jaune

« Le collecteurs de savoirs »
Nouvelle #4

À Usselle, ancienne capitale en ruines, chacun porte sa couleur sur le dos. Prêté à une autre fédération, Royan devra en recevoir une pour entrer.

La flaque de trop

« Le collecteurs de savoirs »
Nouvelle #3

À Montrouve, un cercle délibère depuis quatorze mois sans jamais rien trancher. Royan y consigne l’ingouvernable — jusqu’à l’interruption de sa collecte.

La Foire aux jetons

« Le collecteurs de savoirs »
Nouvelle #2

Dans un clan du bassin du Rhône, on rejoue le capitalisme un an durant : jetons, rareté fabriquée, faillite. Royan y devient, pour la première fois, plus qu’un simple observateur.

Le clan de la Houle

« Le collecteurs de savoirs »
Nouvelle #1

Royan, collecteur de la Vallée de l’Aigue, atteint un clan qui refuse l’Essence, au pied des Rochers de la Houle. Ce qu’on lui propose n’a rien d’ordinaire. Et rien, ici, ne fonctionne comme prévu.