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24 août 2026

Le collecteur jauneChapitre 4

Chapitre 4 du roman « Le collecteur de savoirs ».

Ce nouveau projet de roman projette d’être un recueil de nouvelles où on suit Royan, collecteur de savoirs dans le monde des Brevelles, en 2090, à la découverte de nouvelles façons d’être, non documentées par l’Essence.

Le collecteur jaune

Image générée par IA

Deux heures quarante-trois. C’est le temps qu’aura mis la borne à valider mon passage. Deux coups du bout du doigt sur ma tempe et je le consigne dans l’Essence, faute d’avoir autre chose à faire pour le moment. Douze secondes, l’automne dernier, pour entrer en Rhodanie. Quarante minutes, deux mois plus tôt, pour rentrer chez moi par la vallée de l’Aigue, ce que j’avais trouvé long sur le moment. J’en avais conclu que les fédérations ne sont pas équipées de la même façon et j’en étais resté là, satisfait d’avoir rangé l’information dans une catégorie. Je vais devoir revoir l’échelle. La borne de la Scaldie est plantée à trente-deux pas de celle de la Lare, sur le même bas-côté, à peu près à la même hauteur, un tube de métal d’une toise parcouru par un liseré lumineux. La ressemblance s’arrête là. Celle de la Lare est enfoncée dans un socle coulé, avec la gravure nominative sur le dessus. Celle de la Scaldie est maintenue par trois haubans fichés en oblique, en attendant mieux. Son liseré ne monte pas d’un trait. Il hésite, s’interrompt sur les dix derniers centimètres, repart. Entre les deux, une bande d’herbe rase de trente-deux pas qui n’appartient à personne et où j’ai attendu debout, puis assis, puis debout de nouveau. Ce qui s’est affiché dans mon interface pendant ces deux heures quarante-trois n’était pas un refus. Un refus, j’aurais su quoi en faire. C’était une demande de qualification d’acte. La borne me voit, m’identifie, consulte mon profil mais ne trouve, dans sa table, aucune case où ranger ce que je viens faire. Je suis un collecteur qui entre sans être en collecte, rattaché à une fédération qui n’est pas celle qui l’envoie, sans clan d’accueil, sans objet déclaré. J’ai essayé trois formulations. Aucune n’est passée. La quatrième fut la bonne, sans que je comprenne en quoi elle différait des trois autres. Pendant l’attente, j’ai fait ce que j’avais déjà fait deux fois depuis le point de retrait de Montrouve, et pour la même raison. J’ai cherché mon dossier. Il est là. Il s’ouvre. Les dix jours sont là, les cent sept têtes du grand cercle, le ratio de 1,83, la planche sur la flaque, l’heure exacte à laquelle j’ai ouvert la bouche sans y être invité. Tout est consultable et rien n’est modifiable. En bas, à la place de la restitution, une ligne que je n’avais jamais vue sur aucun de mes dossiers : transmission suspendue pour la durée de l’acte. Pas interrompue, pas annulée. Suspendue. Quelque part, une collecte de première instance sur une gouvernance qui ne tranche plus rien reste ouverte à mon nom, et j’ai l’interdiction formelle d’y toucher.

Quatre jours entre le module de transport de Montrouve et cette bande d’herbe. J’ai passé les deux premiers à attendre qu’on m’explique et les deux suivants à comprendre qu’on ne m’expliquerait pas, parce que ce n’était pas prévu. L’acte que j’ai reçu tient en une page. Il porte un intitulé, prêt interfédéral de collecteur, avec une durée indéterminée, deux sceaux digitaux dont l’un est celui d’un cercle de la Scaldie que je ne connais pas, et l’invitation à me présenter à cette borne. Il ne dit pas ce qu’on attend de moi. Il dit seulement que je suis prêté. Une phrase qu’on écrit d’habitude à propos d’un outil, pas d’une personne.

Pendant la deuxième heure, j’ai vidé le module de transport. C’est la seule chose utile que j’aie faite de la matinée. Un module de la Lare porte huit caissons de dotation sous la banquette arrière, scellés, avec la liste collée à l’intérieur du couvercle. Soins. Eau. Froid. Feu. Hauteur. Souterrain. Mesure. Vivres. Personne ne les possède et personne ne les emporte. On prélève ce dont on a besoin et on le consigne scrupuleusement dans l’Essence. Un androïde viendra combler le prélèvement, dès que le module retournera à son quai de maintenance. Un système qui tient depuis assez longtemps pour que je n’aie jamais ouvert un caisson incomplet. Je n’ai aucune idée de ce dont j’aurai besoin, ce qui est exactement le cas pour lequel la dotation existe. Je prélève dans six d’entre eux ce que la liste appelle la part de marche. Quinze mètres de corde tressée. Une cordelette et son rouleau de mèche lente. Deux pierres luminescentes. Un nécessaire de soins. De la craie. Huit jours de vivres secs. Le tout tient par-dessus mes affaires et pèse un peu plus de six kilos. Je vais devoir les porter sans savoir pourquoi, jusqu’au jour où je saurai. Ou pas. C’est le lot des collecteurs. Je referme le module vide et il repart vers le sud.

Le liseré de la balise passe au vert sur toute sa longueur. Mon rattachement bascule. Là où j’ai lu Fédération de la Lare chaque jour depuis onze ans, il y a maintenant un autre nom. Celui de la Fédération de la Scaldie et il faut un moment à mon œil pour accepter que la ligne ne soit pas une erreur. Je ramasse mon sac et je franchis les trente-deux pas.

Sur la route, à cinq ou six cents mètres, une silhouette vient vers moi à pied. Elle est partie de là-bas il y a un moment déjà. La borne réfléchissait encore quand je l’ai vue se détacher de la ligne des arbres.

Il s’appelle Rombaut. Il me le dit à quinze pas, avant même d’être arrivé à ma hauteur, comme s’il craignait que le silence dure. Il a marché depuis la ligne des arbres, quarante minutes au moins. Pas de sac, pas de gourde, pas de module qui l’attendrait au bout. Il est venu à pied parce qu’il n’y avait pas d’autre façon de venir. Trente-cinq ans, peut-être moins. Grand, les épaules étroites, les pommettes rougies par le vent de la marche. Une veste de toile trop légère pour la saison, bizarrement recousue à l’épaule. Des chaussures ressemelées au moins deux fois. Le cuir de la tige a pris la couleur de la route, la semelle est neuve. Rien sur lui qui indique un clan, une vocation ou un rang. Chez nous, pour accueillir un collecteur prêté, on aurait envoyé quelqu’un de vingt ans son aîné, avec un module et un objet de reconnaissance. Nous repartons vers la ligne des arbres. Il parle en marchant sans me regarder et va droit au but, ce que j’apprécierais dans d’autres circonstances.

— Il y a une population à Usselle qui ne trouve plus à se nourrir. Elle a fait savoir aux clans du plateau qu’elle prendrait leurs terres. Trois Fabriques sont déjà mobilisées et on nous signale un site de l’ancien monde, quelque part au nord-est, qui n’a jamais été neutralisé. Il faut savoir où il est exactement et ce qu’il contient.

Quatre phrases. Quatre informations entre lesquelles j’ai du mal à établir un lien de causalité. J’attends la suite pendant une bonne trentaine de pas avant de comprendre qu’il n’y en aura pas.

— Vous avez reçu cette annonce comment ?

— Des gens sont venus. Ils ont parlé au clan de la Dendre, sur le versant est du plateau et ils sont repartis.

— Combien ?

Il réfléchit sérieusement, ce qui est déjà mieux que ce que j’attendais.

— Sept ou huit. Des jeunes, m’a-t-on dit.

— Qu’est-ce qu’on leur a demandé ?

— De partir.

Je consigne l’échange en marchant, par réflexe, et c’est en le faisant que je vois ce que je viens d’apprendre. Une population non fédérée envoie sept ou huit personnes annoncer qu’elle va prendre des terres habitées, elles restent le temps de le dire, et personne, dans toute la Scaldie, n’a pensé à leur demander leur nom, leur âge, d’où elles venaient exactement, qui les envoyait, ni de quoi elles avaient le plus besoin. On les a écoutées et on les a raccompagnées. Je vérifie, et c’est bien la seule fois en soixante ans qu’un habitant d’Usselle s’est tenu à portée de voix d’un habitant de la Scaldie. L’échange n’a duré que le temps d’un refus. Je pose alors les questions que je pose avant chaque collecte, dans l’ordre où je les pose toujours, et c’est là que ça se dégrade.

Combien sont-ils. Cinq mille deux cent quarante et un. Le nombre tombe à l’unité près et c’est précisément l’unité qui me gêne. Aucune de ces cinq mille deux cent quarante et une personnes n’a jamais été vue par quelqu’un qui aurait pu la compter deux fois.

Comment se répartissent les âges. Les balises ne comptent pas les âges. Elles comptent des implantations, des habitations, des présences. Je peux donc me préparer à entrer chez cinq mille adultes ou chez quatre mille enfants et mille adultes et il n’existe aucun moyen de savoir lequel des deux avant d’y être. Pour une suspicion de famine, cette différence compte beaucoup.

Qui parle pour eux. Rombaut ne sait pas. Personne ne sait. Les jeunes venus au clan de la Dendre ont mentionné une couleur. Pas de nom. J’ai demandé laquelle, personne ne semble l’avoir noté.

Quelle langue. Il ne sait pas.

Quelles pratiques, quelle gouvernance, quelles ressources, quel rapport à l’Essence. Il ne sait pas, il ne sait pas, il ne sait pas, et il le dit sans embarras, parce qu’il ne s’agit pas d’une lacune personnelle. Il me transmet exactement ce que la Scaldie possède.

J’ouvre le dossier pendant qu’il parle. Territoire du Brabant, hors fédération. Soixante et un ans de recensement automatique continu, sans une seule interruption, une courbe de population qui monte, plafonne, redescend un peu, remonte. Des dizaines de milliers de relevés. Et sous la courbe, l’espace préréservé des transmissions de terrain, vide. Zéro entrée. J’avais eu la même sensation devant la balise de la Houle, ce trou qui attend d’être empli. J’avais trouvé ça inconfortable pour une implantation d’une dizaine de maisons. Ici, c’est une ancienne capitale.

— Pourquoi moi ?

Rombaut a l’air content qu’on arrive enfin à une question à laquelle il peut répondre.

— On a demandé un collecteur avec le meilleur indicateur de première instance. La Lare en a proposé trois. Le tien est le plus élevé.

Il me le récite comme une bonne nouvelle. Onze ans, vingt-trois collectes, neuf de première instance. Une proportion anormale, que je n’avais jamais pensé à calculer moi-même et qui n’est pas une compétence. C’est la trace de ce qu’on m’envoie faire depuis onze ans, parce que je ne demande jamais où je vais. Apparemment, les deux autres collecteurs de la Lare ont vingt ans de métier de plus que moi. On ne les a pas retenus. On a retenu celui dont le dossier prouve qu’il tient longtemps sans rien savoir.

Nous marchons encore un moment silencieusement, avant que je pose la dernière question, celle que je n’ai jamais eu à poser à personne, parce que l’ordre de collecte me la fournit toujours avant mon départ.

— Qu’est-ce que vous voulez que je collecte ?

Rombaut ralentit. Il regarde la route devant lui et je vois qu’il cherche honnêtement, qu’il aimerait me donner quelque chose, et qu’il n’a rien.

— Ce qu’ils sont, finit-il par dire.

Je le consigne mot pour mot. C’est la commande la plus large que j’aie reçue en onze ans et je mets un moment à admettre que ce n’est pas une commande large. C’est une commande vide. On ne me demande pas de vérifier une hypothèse, on m’envoie en fabriquer une, parce que la Scaldie s’apprête à traiter avec cinq mille deux cent quarante et une personnes dont elle n’a jamais rien su d’autre que ce nombre.

Rombaut m’a accompagné jusqu’à la première implantation de la Fédération, deux heures plus loin, et c’est là qu’il m’a laissé. Il est reparti aussitôt dans l’autre sens, à pied, comme il était venu. Il m’a dit qu’il attendrait de mes nouvelles. Je n’ai pas demandé combien de temps il attendrait. Je crois qu’il ne le sait pas non plus.

J’ai attendu leur module de transport une demi-journée complète. Dans la Lare, on en obtient un dans l’heure et si celui du clan le plus proche n’est pas disponible, celui du clan voisin arrive. Ici, il y en a deux pour tout le versant et j’ai eu celui qui rentrait. J’ouvre les caissons par habitude, pour remplacer ce que j’ai entamé. Ils sont là, sous la banquette, au même endroit qu’ailleurs. Il y en a quatre au lieu de huit. Aucun n’est scellé, les listes sont manuscrites, et deux des références ont été remplacées par autre chose que quelqu’un a jugé équivalent. Je ne prends rien. Je referme et je ne le consigne pas, parce que je ne saurais pas sous quel objet le ranger.

Le module m’a déposé tôt le lendemain, à la dernière implantation de la Scaldie sur cette route, alors que le soleil n’était pas encore levé. J’ai mal dormi. Et peu. Sur place, cent quarante habitants, des vergers, un enfant qui me regarde passer sans me saluer, une caisse vide dans les bras. Il va probablement aux champs avant l’aurore. Le clan semble récent et sous-équipé. Ces gens auraient bien besoin de plus d’androïdes. Je ne consigne rien, ce n’est pas ma collecte.

À partir de là, je marche.

Le terrain change deux fois de nature dans la matinée. D’abord une bande de friche d’environ dix kilomètres, buissons et ronciers, où la route disparaît par endroits sous la végétation sans jamais s’interrompre tout à fait. Puis un bois de bouleaux et de saules d’une dizaine de mètres de haut, traversé de rues. Le tracé est intact, les bordures sont en place, les plaques d’égout affleurent encore, et entre les voiries il n’y a plus rien. Aucun mur, aucun pan de façade, aucune cheminée. Le bâti n’a pas été détruit, il a été enlevé, et les arbres ont poussé sur les parcelles vides. Je marche pendant deux heures dans une forêt qui a des trottoirs.

Ce qui reste debout, ce sont les tas. Le tri a été fait sur place. Pierre calcaire d’un côté du chemin, en piles de plusieurs mètres de haut, encore alignées, encore rectangulaires, avec les allées de circulation entre elles et des arbres qui poussent maintenant dans les allées. De l’autre côté, ce qui reste des métaux, beaucoup moins volumineux, ce qui est logique, le métal part le premier. J’ouvre l’interface et je consigne que les tas de pierre sont toujours là, vingt ans après. Ils ont démonté, ils ont trié, ils n’ont pas emporté.

Les arbres rapetissent à mesure que j’avance. Dix mètres au début, six au bout d’une heure, deux ou trois ensuite, et sur les derniers cinq cents mètres plus rien qu’un gravat blanc où rien n’a encore repris. Un bouleau prend à peu près un demi-mètre par an sur ce substrat-là. Le chantier a donc reculé vers le centre pendant une vingtaine d’années, à raison de trois cent cinquante mètres par an, et il s’est arrêté là où le sol est encore nu.

Devant moi, le dernier gravat s’adosse à une levée continue qui barre l’horizon. Des tas poussés les uns contre les autres sur toute la largeur d’un boulevard, quatre à six mètres de haut, sur des kilomètres. Ce n’est pas un rempart, personne ne l’a voulu ainsi. C’est ce qui reste quand on entasse vingt ans de matière au dernier endroit où l’on a travaillé. Les bâtiments juste avant la levée ne sont pas des ruines. Une ruine s’écroule, ceux-là ont été ouverts. Les façades sont enlevées et les étages restent, en enfilade, comme les rayonnages d’une réserve. On voit le carrelage des sols, la trace des cloisons, l’emplacement d’un escalier qui monte encore sur trois niveaux avant de s’arrêter dans le vide. Le fer a été coupé net, pas arraché. Ils ont travaillé proprement ici et pendant longtemps.

Je monte sur le dernier bâtiment qui a encore une cage d’escalier praticable, six étages, et de là je vois la chose entière. La levée n’est pas ronde. Elle est brisée. Cinq segments droits, cinq angles nets, une figure fermée, en forme de pentagone, qui doit faire huit kilomètres de tour et à l’intérieur de laquelle rien n’a été touché. Des toits, des cheminées, de la végétation qui a reconquis les rues. Et de la fumée, une quinzaine de sources que je compte une à une, ce qui est le premier fait humain que j’observe depuis la dernière clôture. Sur le bord sud de la figure géométrique, sur une hauteur qui domine tout le reste, un bâtiment est peint en violet. Entièrement. Du niveau du sol au sommet, sur une longueur que j’estime à plus de trois cents mètres, d’un violet qui tient la lumière comme si on venait de le poser. C’est la seule couleur de toute la ville. Une large coupole au sommet a gardé sa teinte dorée, bien que ternie par le temps. Le violet s’arrête juste en dessous, à la limite de ce qu’on peut atteindre avec une échelle. Une armature métallique rouillée l’enserre sur deux côtés, montée là il y a visiblement très longtemps et jamais démontée. Je viens de traverser sept kilomètres où l’on a ramassé jusqu’au dernier fer, et la plus grande masse d’acier accessible de la région est debout, intacte, contre le seul bâtiment peint. Je le consigne sans savoir sous quelle entrée le ranger.

Je réfléchis un moment sur cette forme de pentagone parce qu’elle ne colle pas. Un chantier qui s’arrête ne s’arrête pas sur une figure géométrique. On abandonne une rue, un quartier, une tranche, on laisse une frange irrégulière. Alors je redemande à l’Essence, autrement cette fois. Elle a les voiries, donc elle a la figure, et elle me la rend en trois couches. La plus récente est la ceinture de boulevards elle-même, large, régulière, tracée d’un seul geste, un ouvrage tardif et contemporain de la ville qui l’entoure. Sous elle, une bande étroite où le parcellaire s’interrompt net, une centaine de pas de large, qui suit exactement les cinq segments sur tout leur développement. Et de part et d’autre de cette bande, deux découpes du sol qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Dedans, des îlots tordus, des rues qui se tordent avec eux, des parcelles de vingt pas de façade. Dehors, des îlots réguliers, des rues droites, des parcelles trois fois plus grandes. Il y avait quelque chose sur cette bande et on l’a enlevé. Assez tôt pour que la ville ait appris à s’en passer, assez tard pour qu’elle n’ait jamais refermé la coupure. L’Essence ne me dit pas ce que c’était. Elle n’a que des plans, et un plan indique où se trouvait une chose, jamais à quoi elle servait. Je consigne la figure, les cinq longueurs, les cinq angles, et la seule conclusion que j’en tire, qui n’est pas mince. Les recycleurs ne se sont pas arrêtés sur une décision. Ils se sont arrêtés sur une limite, et cette limite avait des siècles d’avance sur eux.

Je compte onze grues immobiles le long de la levée. Il doit y en avoir d’autres mais je ne les vois pas d’ici. Deux sont couchées, les neuf autres debout, les flèches toutes orientées dans la même direction, ce qui signifie qu’on les a mises en girouette avant de partir. On ne met pas une grue en girouette si on fuit. On le fait si on compte revenir.

Je cherche le mandat. Je cherche le clan. Je cherche l’ordre de mission, le rapport d’étape, la décision de retrait, n’importe quoi qui porte une signature. Il n’y a rien. Pas une entrée. Vingt ans de démantèlement industriel sur une ancienne capitale et l’Essence n’en connaît pas l’existence, parce qu’il n’y avait aucun mandat à demander. Personne n’est chez soi ici, donc personne n’était en faute.

Ce que je finis par trouver, c’est l’ombre du chantier plutôt que le chantier lui-même. Sur la période concernée, quatre Fabriques du bassin ont enregistré des arrivées régulières de pierre calcaire et de métaux ferreux dont le champ de provenance est resté vide. Des centaines d’entrées. La matière est comptée à la tonne près, elle vient de nulle part et les livraisons s’interrompent toutes le même trimestre. Je fais alors ce que j’aurais dû faire depuis la borne. Je rouvre la courbe de population et je la mets à côté de cette date. La courbe s’ouvre très haut, à un niveau que je relis deux fois. Elle tombe pendant une quinzaine d’années, presque à la verticale sur la fin. Elle plafonne ensuite très bas pendant une génération entière. Et elle remonte, lentement, régulièrement, sans à-coups, à partir du trimestre où les livraisons s’arrêtent. Je consigne les deux séries l’une sous l’autre. Je ne consigne aucune interprétation, parce que je n’en ai pas et ce n’est pas mon rôle. Je note seulement qu’une population ne remonte pas toute seule dans une ville que personne ne veut habiter, et que quelque chose s’est produit ici, il y a une vingtaine d’années, qui a fait partir des gens qui œuvraient et venir des gens qui souhaitaient rester.

Je redescends. À la base de l’immeuble, une plaque de tôle émaillée est appuyée contre un tas, décrochée d’un poteau qui n’existe plus. Elle porte deux lignes écrites en grosses lettres blanches sur fond bleu. Je lis la première sans effort, c’est l’ancien nom d’un lieu du voisinage. La seconde ligne dit la même chose, je le suppose, mais dans une langue que je ne comprends pas. J’en verrai onze autres avant la fin de la journée, toutes doubles, chaque nom écrit deux fois, certaines à fond bleu, d’autres à fond vert.

Reste à entrer dans le pentagone. Depuis mon toit, j’ai suivi la levée sur les cinq kilomètres que je vois et j’ai compté quatre passages. Quatre endroits seulement où l’on franchit les tas sans avoir à les escalader, et rien ne dit qu’il y en ait davantage sur les trois kilomètres que je ne vois pas. Le plus proche est une tour de pierre isolée, plantée dans la levée, beaucoup plus vieille que tout ce qui l’entoure, percée de part en part d’un passage voûté assez large pour deux modules de transport. Elle est la seule chose debout à des centaines de mètres à la ronde et personne n’y a touché. Elle est dans les plans, elle aussi. Une empreinte au sol, une épaisseur de murs, une datation. Aucune fonction. Devant chacun des quatre passages, quelqu’un est assis. Je le consigne, parce que c’est le deuxième fait humain de la journée et qu’il vaut les quinze feux. Une population qui ne compte que quatre entrées et qui les tient toutes les quatre est une population organisée. Un homme qui arrive par là parlera au premier venu, et le premier venu décidera de moi. J’ai besoin de parler à quelqu’un qui dirige, pas qui exécute.

Je m’assieds contre un tas de pierre pour manger et je demande à nouveau à l’Essence ce qu’elle possède sur cette ville avant qu’elle ne devienne une carrière. Elle me donne des fragments. Des voiries, des réseaux, des plans de niveaux inférieurs, la plupart incomplets. Et, courant sous tout le reste, du sud-ouest au nord, une galerie continue de plusieurs kilomètres, large de dix mètres par endroits, qui entre sous la ceinture à quelques centaines de pas de l’endroit où je suis assis, traverse la figure géométrique entière et ressort de l’autre côté sans jamais remonter à la surface. Il y a une rivière sous cette ville. On l’a couverte il y a deux siècles et personne ne l’a rouverte depuis. L’Essence lui donne un nom : la Senne. Mais aucun protocole ne me dit comment y entrer. Le manuel de collecte prévoit l’arrivée dans un clan fédéré, l’arrivée dans un clan réfractaire, l’arrivée sur un site partagé entre plusieurs clans, jusqu’au cas d’un site dont la balise est en défaut. Il ne prévoit rien pour un territoire qui n’appartient à personne, parce qu’il n’a jamais eu à le prévoir. Je ne suis donc pas en faute, je suis dans un blanc. J’ai fini par consigner la phrase telle quelle et je me suis mis en route.

La Senne entre sous la ceinture à quatre cent trente mètres à l’ouest du bâtiment qui m’a servi de poste d’observation. Je longe son tracé théorique pendant une heure, en gardant les plans ouverts dans un coin de mon champ de vision. Je cherche une ouverture. Il y en a forcément une. On ne démonte pas une ville sur sept kilomètres de profondeur sans crever le plafond de quelque chose. Je la trouve au troisième essai. Une cave éventrée, dont le fond a cédé sur environ deux mètres carrés, et dessous le vide noir. Ce sont les recycleurs qui m’ouvrent la porte, vingt ans après, sans l’avoir voulu. Je lâche un caillou : un peu plus d’une seconde avant l’impact, ce qui me donne six mètres. Disons sept avec l’erreur. Je descends une mèche allumée au bout d’une cordelette et je la regarde brûler tout en bas pendant une minute entière, franche, jaune, sans trembler : l’air est respirable et il circule. Je note l’heure, la position exacte de l’ouverture, et le fait que personne ne sait où je suis. C’est la première fois en onze ans que j’écris cette phrase-là. La descente se fait sur les restes d’un escalier de service que je découvre en remuant les gravats et sur trois mètres de corde. En bas, la voûte fait un peu moins de dix mètres de large et environ cinq de haut à la clé. Briques posées en rouleau, appareillage régulier, quatre rangs dans l’épaisseur là où une fissure me laisse compter. Je renonce à estimer le temps qu’il a fallu pour la construire. Deux banquettes de pierre courent de chaque côté du courant, larges de deux pas, à trente centimètres au-dessus de l’eau. On a construit ça pour que des hommes puissent y marcher, ce qui veut dire qu’on prévoyait d’y descendre régulièrement, ce qui veut dire que l’ouvrage demandait un entretien. Je le consigne aussi. Ils ont enterré une rivière et ils ont continué à s’en occuper pendant des générations sans jamais la montrer. Je ramasse une branche assez longue et la trempe dans l’eau à la verticale. Un peu plus de quarante centimètres et le fond est plat et dur sous une couche de vase de deux doigts environ. L’eau est froide, elle sent la vase et non l’égout, et elle porte des feuilles. Le courant met onze secondes à emmener une feuille sur dix pas, ce qui donne à peu près trois kilomètres à l’heure. Le niveau a été beaucoup plus haut : une ligne brune horizontale court sur les deux parois à un mètre soixante-dix, franche comme un trait tiré à la règle. Je la garde en tête pendant tout le trajet. Ma pierre luminescente porte à quinze mètres. Au-delà, la voûte continue et je ne la vois pas.

L’Essence me lâche après six cents mètres. D’abord les images, puis les cartes, puis tout. Cette fois, ce n’est ni un brouilleur ni une décision clanique. C’est de la brique et de la terre. Je continue sur le tracé mémorisé, en comptant mes pas par centaines et en marquant les déversoirs latéraux. J’en compte dix-neuf sur le parcours. Le quatorzième laisse tomber un filet d’eau claire et une odeur de feu de bois. Quelqu’un vit à l’aplomb de ce point et je viens de passer sous lui. À partir du seizième, le sol change. Les banquettes sont propres. Elles n’ont pas été nettoyées mais utilisées. La mousse a disparu sur une bande d’un mètre de large, régulière, continue. Des marches ont été taillées dans le parement vers un regard, grossièrement, au ciseau, et le bord en est arrondi. Une corde pend, tressée serré, plus récente que tout le reste. En dessous, dans l’eau, une pierre plate a été calée pour former un seuil où poser un récipient. Je m’arrête et je détaille le lieu un long moment. Ils viennent chercher leur eau ici. Chaque jour, probablement plusieurs fois par jour, et depuis assez longtemps pour avoir poli la pierre. Le passage que j’ai pris pour un angle mort est leur puits. Je repars en réfléchissant à l’heure à laquelle je devrais refaire surface, en territoire inconnu. Il était un peu plus de treize heures quand je l’ai vérifié pour la dernière fois, en surface. Un homme qui sort du sol la nuit est quelqu’un qui ne veut pas être vu. C’est une menace, et on ne discute pas avec une menace. Un homme qui sort du sol en plein jour, seul, les mains vides, et qui attend qu’on vienne le voir, est un problème qu’il faut résoudre. Je préfère être un problème.

Je choisis le dix-neuvième déversoir, parce qu’il est le plus loin dans le centre du pentagone et parce que la lumière y tombe droit, ce qui suppose un jour ouvert et non une grille. Je remonte les marches. Elles glissent. Je débouche dans une cour fermée, d’environ vingt-cinq mètres carrés, sur des pavés secs que quelqu’un a balayés le matin même. Deux seaux de bois sont retournés contre le mur, à côté de la trappe, et un troisième est fendu. Trois portes ouvrent sur cette cour, plus un porche bas dans l’angle, qui doit mener à la rue. La première est entièrement peinte d’un orange soutenu qui n’a pas plus de deux ou trois ans. Le cadre l’est aussi. Le mur autour ne l’est pas. Les deux autres sont jaunes, du même jaune, avec la même limite nette au bord du chambranle. Du travail soigné, fait par quelqu’un qui avait le temps et qui n’avait pas de peinture à perdre ailleurs. Le porche donne sur une rue étroite et je comprends en quinze pas que la cour n’était pas une exception. Toutes les portes sont peintes. Pas les façades, pas les volets, pas les encadrements de fenêtre. Les portes, et le chambranle qui les tient. Sur cette rue-ci, elles sont rouges, toutes, une trentaine que je compte en marchant, du même rouge de brique délavé par le sud. La rue suivante est rouge aussi. La troisième est orange sur son côté nord et rouge sur son côté sud, ce qui ne peut pas être un hasard de peinture disponible. Je consigne chaque ouverture, avec son point de couleur respectif, et je continue sans me cacher, au milieu de la chaussée, du pas d’un homme qui va quelque part.

Les gens sortent avant que j’aie eu à les chercher. Une femme d’abord, vêtue d’une tunique verte, avec des cheveux mal entretenus qui lui tombent jusqu’à la taille. Elle laisse tomber ce qu’elle porte, pousse un léger cri de surprise et retourne à l’intérieur aussi vite pour s’enfermer. Puis quatre enfants, qui ne rentrent pas, eux, et qui me suivent à dix pas en se poussant du coude. Ils portent tous les quatre une tunique, et les quatre tuniques sont rouges. À partir de là, je ne consigne plus les portes. Je consigne les gens. Ils portent leur couleur sur eux. Pas un brassard, pas un liseré, pas un insigne accroché quelque part, non. Le vêtement entier, teint dans la masse, du col à l’ourlet. Ça se voit à deux cents mètres, ce qui est manifestement le but. En quarante minutes de marche, depuis que je suis sorti de la cour, je compte cent quatre-vingt-dix-sept personnes. Cent quinze rouges. Quarante-sept orange. Vingt-huit jaunes. Une verte donc, et six en indigo qui traversent sans s’arrêter et à qui les autres laissent le passage sans en avoir l’air. Je comprends alors qu’il s’agit du même système chromatique que celui de la classification des savoirs dans l’Essence. Rouge, orange, jaune, vert, indigo, dans l’ordre, celui que j’ai appris à sept ans et que je porte au bas de chacune de mes archives. Il en manque une au milieu, le bleu, et une au sommet, le violet. Je note d’abord ça, avant même de comprendre ce qu’ils en ont fait. Et je peux enfin remplir la case que Rombaut a laissée vide. Les rouges sont des enfants. Tous. Le plus âgé que je repère n’a pas douze ans. Les orange vont de treize à seize, les jaunes de dix-sept à vingt-cinq environ, la femme en vert devait avoir la trentaine et les six en indigo sont les seules personnes de plus de quarante ans que je croise de l’après-midi. Sur cent quatre-vingt-dix-sept personnes, six adultes d’âge mûr. Je refais le compte deux fois parce que je n’y crois pas, et j’obtiens deux fois le même résultat. Cette population n’est pas classée par mérite. Elle est classée par année de naissance, et quelqu’un a peint les années de naissance sur les portes.

Le reste, je le prends comme il vient, sans ordre. Les cours intérieures sont cultivées jusqu’au dernier centimètre carré, y compris sous les auvents, y compris dans des caisses posées sur des appuis de fenêtre au troisième étage. Toutes sauf une. La cour où j’ai débouché était nue et balayée parce que c’est là qu’on descend chercher l’eau. On ne sème rien sur le chemin de deux cents personnes qui passent chaque jour avec un récipient. J’ai posé le pied dans l’endroit le plus fréquenté du quartier et je l’ai pris pour un angle mort. Les arbres des avenues ont été étêtés à trois mètres, ce qui se fait pour le fourrage et pour rien d’autre. Je ne vois aucun animal. Ce qui pousse dans les cours pousse serré, tout au même stade, tout planté le même mois, sans une planche laissée au repos. Aucune céréale nulle part. Rien qui se batte, rien qui se moule, rien qui se garde plus de trois semaines. Je fais le calcul en marchant, parce que je le fais avant chaque collecte et qu’il ne m’a jamais pris aussi peu de temps. Le pentagone fait quatre cent cinquante hectares. Une fois retirés le bâti, les rues et les places, il en reste peut-être quatre-vingts qui portent de la terre, et cette terre a vingt centimètres d’épaisseur sur des pavés. Pour nourrir cinq mille deux cent quarante et une personnes, il en faudrait plus de mille, en pleine terre, avec des rotations et du grain. Ils ne manquent pas de bras et ils ne manquent pas de volonté. Chaque centimètre carré disponible est travaillé, et travaillé avec soin. Il leur manque quatre-vingt-dix pour cent de la surface et la totalité du savoir qui permettrait de s’en passer. Personne ici ne peut l’apprendre. L’Essence ne leur parle pas et aucun collecteur n’est jamais venu. Et si l’un d’eux le trouvait seul, à force d’essais, il aurait la vingtaine et une tunique jaune, et sa couleur dirait avant lui tout ce qu’on a besoin de savoir de son avis.

Personne ne mange, à aucun moment de l’après-midi, et il n’y a pas d’odeur de cuisine dans les rues, pas plus qu’il n’y en avait depuis le toit ce matin, à l’heure où tout le monde cuisine ailleurs. Les visages que je croise sont tous creux, également, ce qui est une information différente d’une famine qui frapperait par foyers.

Ils parlent ma langue. Avec un appui plus dur sur les fins de mots, quelques termes que je ne connais pas, mais je comprends tout, et c’est la première chose facile depuis la borne. Sur les murs, les inscriptions de l’ancien monde continuent de tout dire deux fois. Dans les rues, je n’entends qu’une des deux langues. Ce sont trois orange qui finissent par se mettre en travers. Seize ans peut-être, les mains vides, mal à l’aise, et je vois bien que c’est la première fois qu’ils font ça. Le plus grand me demande où je vais. Je réponds que je viens de l’extérieur et que je cherche à qui parler. Il ne réagit pas au mot extérieur. Il regarde ma tunique.

— T’es quoi ?

Je mets un temps à comprendre la question, alors que c’est la seule qu’il pouvait poser. Je porte une tunique de collecte, en toile écrue, non teinte, comme tout le monde chez moi. Pour lui, je ne suis pas mal habillé, ni habillé bizarrement. Je suis vide. Je dis que je ne suis rien, ce qui est la réponse la plus exacte que je puisse donner et, je le vois à sa tête, la pire. Ils ne me touchent pas, ils m’emmènent à cinq rues de là, dans un lieu ouvert entre deux bâtiments, où l’on empile du bois de récupération. Aucune des portes qui donnent dessus n’est peinte. Je mets un moment à comprendre pourquoi et la réponse me semble simple. Personne n’entre dans un tas de bois pour être quelqu’un. Ce qui n’est pas classé, c’est ce dont la place ne se dispute pas. Le plus grand des trois part en courant. Les deux autres restent avec moi et n’ont rien à me dire.

Il revient une vingtaine de minutes plus tard, accompagné d’un jaune qui me regarde longuement sans m’adresser la parole, puis repart à son tour. Le jaune revient avec un autre jaune. Ils discutent à voix basse, remontent la rue, s’arrêtent devant une porte bleue et n’entrent pas. Ils attendent devant. L’un d’eux finit par frapper et recule de trois pas. Une femme en bleu ouvre, écoute sans sortir, referme. Je consigne discrètement la scène entière, minute par minute. Deux jeunes adultes, qui ont une information urgente à transmettre, se tiennent dehors devant une porte ouverte, sous la pluie qui commence, et il ne leur vient pas à l’esprit d’entrer. Il ne s’agit pas d’obéissance. Il n’y a pas de garde, pas de serrure, personne pour les en empêcher. La porte est bleue et ils sont jaunes, et ça semble suffire.

Une heure vingt passe. J’ai fini par m’asseoir contre un mur. On ne m’apporte ni eau, ni nourriture. La bruine s’est arrêtée aussi vite qu’elle est venue. Vers dix-sept heures, ils sont quatre à descendre la rue vers moi, trois bleus et une indigo qui marche devant. Parvenue à ma hauteur, elle m’examine de haut en bas exactement comme on regarde un objet trouvé dont il faut décider dans quelle caisse le ranger.

— On va devoir te donner une couleur, dit-elle. Sinon tu ne peux aller nulle part et nous non plus, avec toi.

Elle s’accroupit pour être à ma hauteur, ce que personne n’a fait auparavant. Les trois bleus restent debout derrière elle.

— Ton âge.

— Vingt-huit ans.

— Tu sais faire quoi ?

Je réponds honnêtement, parce que je n’ai aucune raison de mentir et parce que je veux voir ce qu’elle en fait. Je suis collecteur. C’est-à-dire que je sais recenser une population, évaluer un rendement, lire un parcellaire, tenir un registre, relever un débit, dater un ouvrage, décrire un nouveau processus. Je précise que je sais aussi, accessoirement, à quelle profondeur il faut retourner une terre limoneuse pour y semer du grain d’hiver et combien de temps il faut la laisser en repos ensuite. Elle écoute jusqu’au bout. Elle ne me demande rien de plus là-dessus. Elle ne me demande pas non plus de le prouver.

— Tu viens d’où ?

— D’une fédération. À trois jours d’ici, vers le sud.

— Tu comptes rester ?

— Le temps de comprendre où je suis.

Quatre questions. Je les consigne dans l’ordre, avec les réponses et avec l’heure, parce que je suis en train d’assister à une classification et que c’est probablement la seule que je verrai de l’intérieur. Chez nous, attacher une couleur à un savoir suppose quatorze vérifications croisées, des transmissions distinctes, des années parfois. Ici, on attache une couleur à une personne et ça prend le temps de quatre questions et d’un regard. Je profite de son silence pour poser une question à mon tour.

— Et si je veux repartir ?

— Alors tu repars.

Elle attend une seconde que j’enchaîne, voit que je n’enchaîne pas, et revient à son affaire. Je consigne les trois mots tels quels. Il n’y a personne aux quatre passages pour empêcher de sortir du pentagone. Il y a quelqu’un seulement pour regarder ce qui entre. Ce matin, depuis mon toit, j’avais pris les deux pour la même chose.

Les quatre délibèrent devant moi, à voix normale, sans se soucier que j’entende. C’est là que ça devient intéressant. Le premier bleu dit jaune, parce que vingt-huit ans. Le deuxième dit que non, justement, qu’un jaune a fait ses preuves et que celui-là n’a rien fait ici, donc orange, comme un nouveau. Le troisième objecte qu’orange, à vingt-huit ans, ça ne s’est jamais vu et que les gens vont poser des questions dans la rue. L’Indigo tranche en une phrase.

— Jaune. Sinon on nous le ramènera tous les jours.

Aucun des quatre n’est revenu sur ce que je sais faire. Ils ont discuté trois minutes de mon âge, de mon ancienneté chez eux et de ce que les gens penseraient en me croisant, puis ils m’ont donné exactement la couleur que ma date de naissance leur imposait depuis le début. Je consigne la délibération intégralement. Ils ont tenu une évaluation de mérite et ils ont atterri sur un état civil, sans que personne dans la cour ait l’air de voir le trajet. Un des bleus part et revient avec une tunique jaune pliée. Elle a servi. Le col est détendu, l’ourlet a été repris à la main, et la teinture est plus pâle aux épaules qu’ailleurs, comme sur un vêtement qui a passé des étés dehors. Je demande à qui elle était. L’Indigo répond qu’elle était à un autre jaune et me la tend. Je ne saurai pas si ce quelqu’un est monté d’un rang, ou parti, ou mort, et je note les trois hypothèses côte à côte sans en privilégier aucune. Je me change dans la cour, devant eux, parce qu’il n’y a pas d’autre endroit et que personne ne propose de se retourner. La toile est plus rêche que la mienne et sent encore le bain de teinture. Le bleu ramasse ma tunique de collecte et la plie sur son bras.

— Qu’est-ce que vous en faites ?

— De l’écru pareil, on n’en a pas.

C’est tout ce qu’il dira. Il ne me la vole pas, il la range. Chez moi, cette toile écrue signifie qu’un homme est collecteur et n’appartient à aucun rang. Ici, elle n’a pas de sens, elle a une valeur. C’est une pièce de tissu qui n’est pas encore teinte, et donc qui peut l’être. Je viens de céder mon métier comme matière première. Une tunique de collecte est un objet inventorié, au même titre qu’un caisson de dotation. Des fibres tissées à même les mailles, pilotées par l’Essence, qui règlent la température, l’humidité, l’étanchéité, et qui soutiennent le dos quand on marche depuis dix heures. Je vérifie par acquit de conscience. Celle que je porte maintenant est un morceau de laine teinte. L’humidité du soir passe déjà entre le tissu et ma peau. Rien de gênant pour le moment. C’est juste que je n’en ai plus l’habitude.

L’Indigo se relève et m’explique ce que ma couleur veut dire, sur le ton d’une personne qui répète quelque chose pour la centième fois. Je peux entrer dans les rouges, les orange et les jaunes, ce qui fait, m’annonce-t-elle, la plus grande partie de la ville. Je ne peux pas entrer dans les verts, les bleus, ni chez eux, les indigo. Personne n’a besoin de me surveiller pour ça, ajoute-t-elle, et je remarque qu’elle le formule comme un avantage.

— Et pour le reste ?

— Le reste, il n’y en a qu’un, et il est violet. Pour entrer chez lui il faut une dérogation et c’est lui qui la donne.

Elle laisse un silence, très court, dont je n’arrive pas à comprendre le sens.

— Ne la demande pas tout de suite.

Ils me font remonter la rue tous les quatre, sans me dire où l’on va, et je pose ma dernière question au bout d’une centaine de mètres, celle que j’aurais dû poser en premier si j’avais eu les idées claires. Combien de temps la classification est-elle valable, et qui peut la changer.

L’Indigo n’a pas le temps de répondre. Elle bifurque, monte deux marches et passe une porte bleue sans ralentir. Les trois autres la suivent. La porte se referme et je reste sur le trottoir, au milieu de ma phrase. Ça ne dure que quelques secondes, le temps qu’un jaune sorte du bâtiment d’à côté et vienne me chercher, mais je consigne ces quelques secondes avec soin, parce que c’est la première fois que la règle m’attrape moi. Personne ne m’a arrêté. Personne ne m’a regardé. La conversation s’est simplement interrompue à hauteur d’un chambranle peint, et je n’ai aucun moyen de la reprendre avant de recroiser l’un d’eux dans la rue, ce qui peut arriver demain comme dans un mois.

Le jaune qui m’accueille a peut-être vingt ans. Il m’explique trois choses et remonte se coucher. La première, c’est que je dors au troisième, dans la pièce du fond, et qu’il y a des couvertures dans le coffre. La deuxième, c’est que l’eau se prend en bas, dans la cour, et il me décrit exactement le chemin par lequel je suis arrivé ce matin, ce qui me demande un effort pour ne pas sourire. La troisième, c’est que la distribution a lieu au lever du jour et qu’elle a eu lieu ce matin. Il ne s’excuse pas et ne me plaint pas. Il énonce un horaire. Mon sac contient encore sept jours de vivres secs.

La chambre n’a pas de porte qui ferme, comme toutes les autres chambres, juste une petite fenêtre à battant unique. Le bâtiment n’est qu’une succession de pièces presque vides, toutes identiques. Je m’assieds sur le lit, dans la pénombre. Je n’ose pas utiliser l’une des pierres luminescentes. Le sommier en métal grince sous mon poids. Je fais le calcul le plus désagréable de la journée. Si j’ouvre ce sac ici, je mange devant des gens qui n’ont rien, et à partir de demain, je ne suis plus un inconnu qu’on observe du coin de l’œil, je suis un homme qui a de la nourriture. Tout ce que je consignerai ensuite sera de l’observation faite sur des gens qui savent ça. Si je ne l’ouvre pas, je tiendrai trois ou quatre jours avant que ça se voie sur moi. Je ne l’ouvre pas. Mais je consigne les deux termes du calcul et la décision, sans la justifier, parce qu’aucun protocole ne m’a jamais rien dit là-dessus non plus.

Puis je remplis le dossier, ce que j’ai reporté toute la journée. L’Essence répond ici, normalement, sans latence. Je crée la collecte, elle m’ouvre le formulaire et je bute sur le deuxième champ. Territoire, hors fédération, ça va. Clan d’accueil, néant, il accepte. Objet de la collecte, obligatoire. Rombaut ne m’en a pas donné. Ce qu’ils sont n’entre pas dans un champ de description et ne veut rien dire pour l’Essence. Je regarde le curseur un long moment. C’est la première fois en onze ans que j’écris moi-même la commande à laquelle je vais répondre et je m’aperçois que je sais quoi mettre depuis la troisième rue.

Classification chromatique — usage local.

L’Essence l’accepte sans discuter et me demande une classification prévisionnelle du savoir attendu. Je laisse les trois champs vides. Il n’y a pas de précédent. D’un geste sur ma tempe, je referme l’interface et me dirige vers la fenêtre de ma pièce. Je l’ouvre pour voir ce que j’ai autour, par réflexe de fin de journée. Le bois gonflé par l’humidité résiste puis cède d’un coup.

Le bâtiment violet est là. Au sud, à un peu plus d’un kilomètre, au-dessus de tous les toits. Je n’ai pas eu à le chercher. De cette fenêtre comme de n’importe quelle autre fenêtre de cette ville, on ne peut pas ne pas le voir. Ce matin, de l’autre côté de la levée, je l’avais consigné sans savoir sous quelle entrée le ranger. Quelqu’un a couvert ça de pigment violet, entièrement, du sol au sommet, et le pigment est la chose la plus difficile à tirer de ruines. Celui qui vit là n’a pas besoin d’annoncer ce qu’il possède. Il l’a peint sur toute une colline et chaque habitant vit dessous. Je referme la fenêtre et je note la distance.

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Le clan de la HouleChapitre 1

« Le collecteurs de savoirs »
Chapitre 1

Royan, collecteur de la Vallée de l’Aigue, atteint un clan qui refuse l’Essence, au pied des Rochers de la Houle. Ce qu’on lui propose n’a rien d’ordinaire. Et rien, ici, ne fonctionne comme prévu.