6e extrait de méditation.
Ankhe et moi à propos de la possession.
Image générée par IA.
Nous restons un long moment silencieux. Au loin, une nuée d’hirondelles profite de l’air encore frais pour tracer des cercles rapides au-dessus de la vallée, ponctuant l’espace de leurs piaillements. Ankhe reprend la conversation.
— Vous aviez déjà quelque chose de proche, à votre époque. Ces espaces digitaux où vous cherchiez à vous rendre visibles, coûte que coûte. Où vous attendiez un signe, une réaction… une forme de reconnaissance ou de récompense…
Il me regarde en coin pour voir si je fais le lien.
— Oui, je vois, dis-je en souriant. Les réseaux sociaux…
— Oui, voilà, acquiesce-t-il. Vous ne saviez plus exister sans eux. La quantité d’adhésions déterminait votre degré d’influence.
Je suis piqué par ses propos, que je trouve agressifs.
— Hum… C’est un peu plus compliqué que ça.
— Oui, j’imagine bien… Je ne dis pas que vos systèmes étaient mauvais ou pernicieux. Mais ils étaient conçus d’une manière qui restreignait la liberté individuelle.
Je sens poindre en moi une colère sourde.
— Et comment faites-vous de votre côté ? Avec votre interface devant les yeux. Ce n’est pas la même chose ?
Il sourit doucement et sa voix se fait plus douce, probablement pour atténuer ses propos.
— Les informations que nous y trouvons ont toutes été vérifiées et validées en amont. La différence, c’est que chez vous, la valeur revenait toujours à celui qui se mettait le plus en avant. Ici, elle ne s’arrête nulle part. Elle circule.
Je réfléchis. L’image est claire, mais elle me dérange.
— Mais ça revient au même, non ? Personne ne cherche à être reconnu pour ce qu’il fait ?
— Non, personne, répond-il aussitôt. Nos actions, individuelles ou collectives, sont répertoriées. La trace existe. Elle est réelle. Simplement, elle n’est plus attachée à un individu. Ce qui compte, ce sont les gestes qui vont vers les autres, pas ceux qui ramènent à soi.
Je hoche la tête, sans être certain d’adhérer complètement.
— Mais sans reconnaissance, qu’est-ce qui empêche l’apparition du pouvoir et du besoin de domination ?
Il me regarde, presque étonné que la question se pose encore.
— Justement. Il n’y a plus de pouvoir ici.
Je souris, un peu nerveusement.
— Ça, c’est facile à dire. Le pouvoir prend toujours une forme ou une autre. Même symbolique. Même immatérielle.
Il secoue doucement la tête.
— Plus maintenant. Parce qu’il n’y a plus de possession. Ni physique, ni symbolique. Ni des terres, ni des outils, ni des savoirs, ni même des récits.
Il balaie doucement l’air devant lui d’un revers de la main.
— Tout a été mis en commun, conclut-il.
Je cherche mes mots.
— Tout ?
— Tout.
Il marque un temps, puis reprend.
— Quand un besoin apparaît, à l’instant précis où il apparaît, il est pourvu. Pas par un individu, pas par un groupe. Par l’Essence. Nous n’avons plus besoin d’anticiper, d’accumuler ou de sécuriser l’avenir. Cela change tout.
Je sens une résistance viscérale en moi.
— Mais ça suppose une confiance absolue, non ?
Ankhe se penche vers la table basse et se sert un verre de jus de fruit dont je ne reconnais pas la composition. Il porte le verre à ses lèvres et le vide d’un trait.
— Exactement.
Il repose le verre.
— Et elle n’est pas venue d’un coup. Mais dès le début, nous avons découvert quelque chose d’inattendu. Nous avions déjà à disposition bien plus que nécessaire. Des stocks immenses de tout, partout, sur toute la planète. La production avait depuis longtemps dépassé les besoins réels, mais nos sociétés continuaient d’organiser la rareté.
Il laisse cette idée se déposer.
— À partir de là, poursuivre cette course à la production n’avait plus aucun sens.
— Vous avez tout arrêté, dis-je, les yeux perdus dans le vide.
— Oui. D’un seul coup. Plus de mines, plus de forages, plus de prélèvements. Les activités d’extraction se sont arrêtées partout. La planète n’attendait que ça. Elle respirait déjà. C’est nous qui étions essoufflés.
Je reste silencieux. J’imagine ce que cela aurait provoqué dans mon monde. Une autre idée me vient.
— Et le besoin de dominer de l’être humain, dans tout ça ? Il n’a pas disparu par magie.
— Non. Il a simplement cessé d’être transmis. Un peu comme la peine de mort à ton époque. Ce n’était pas un événement. C’était une décision éducative prolongée.
Je réfléchis.
— Si je comprends bien, la période du Grand Réveil, comme vous l’appelez, n’a pas eu lieu à un moment précis.
— Oh non. Loin de là. Elle s’est étendue sur trois générations environ.
Je laisse échapper un souffle.
— À mon échelle, c’est immense. Mais à celle de l’humanité, finalement…
— C’est un cycle, annonce-t-il en terminant ma phrase.
Il ajoute, après un instant :
— Le capitalisme de ton époque a eu son utilité. Il a permis une reconstruction après la Seconde Guerre mondiale. Mais il a été confondu avec une vérité définitive. Nous avons appris à reconnaître le moment où un outil cesse de servir.
Le silence s’installe à nouveau. Il est plus doux. Plus habitable. Je comprends que ce qu’Ankhe me décrit n’est pas une société idéale. C’est une société qui a cessé de se rassurer par l’accumulation. Qui a renoncé à confondre sécurité et possession, pouvoir et contrôle. C’est puissant. Et pourtant, je sens que quelque chose en moi résiste encore. Et puis, cette « Essence », c’est quoi au juste ? L’IA de toutes les IA ? Qui la contrôle ? Aussitôt, des images du film Terminator me viennent à l’esprit. Je chasse cette idée d’un mouvement de tête. Une autre question surgit presque immédiatement.
— Attends… Tout ce que tu me décris… ça ressemble quand même beaucoup au communisme, non ? Ou au marxisme, comme on disait à mon époque.
Ankhe incline légèrement la tête, comme s’il reconnaissait le rapprochement.
— Oui. Beaucoup d’entre vous auraient utilisé ces mots.
Il marque une pause pour peser ses mots.
— Mais ces systèmes n’ont jamais vraiment existé.
Je fronce les sourcils.
— Comment ça, jamais existé ?
— Ils étaient pensés comme des structures de pouvoir différentes, mais ils restaient des structures de pouvoir. Un groupe décidait pour les autres. L’État, le parti, le comité… peu importe le nom. La logique restait la même.
Je réfléchis un instant.
— Une autorité centrale.
— Exactement.
Il s’appuie contre le dossier de son siège.
— Dans ces modèles, on supprimait la propriété privée, mais on ne supprimait pas la domination. Elle changeait simplement de forme.
Je laisse passer quelques secondes.
— Et chez vous ?
Il désigne doucement l’espace autour de nous.
— Ici, il n’y a personne au sommet.
— L’Essence ?
Il secoue la tête.
— L’Essence ne gouverne pas. Elle ne décide pas à notre place. Elle ne possède rien.
Je reste perplexe.
— Alors qu’est-ce qu’elle fait ?
— Elle relie.
Sa réponse reste suspendue entre nous.
— Elle observe les besoins, les ressources, les flux. Elle ajuste les circulations pour que rien ne manque nulle part.
— Comme un gigantesque système logistique ?
Un sourire amusé traverse son visage.
— Si tu veux. Mais sans propriétaire, sans profit, sans stratégie de domination.
Il ramasse un petit caillou posé au pied de la table et le fait rouler entre ses doigts.
— Dans vos systèmes anciens, les humains tentaient d’organiser la société depuis le sommet. Ici, nous avons simplement appris à la laisser s’équilibrer depuis le centre.
— Le centre ?
Il repose la pierre.
— La vie elle-même.
Je reste silencieux. L’idée est belle. Presque trop belle.
— Et personne n’essaie de détourner le système ? De prendre le contrôle de cette… Essence ?
Ankhe sourit.
— Beaucoup ont essayé, au début.
Je redresse la tête.
— Ah.
— Mais ils se sont vite rendus compte d’une chose.
Il me regarde droit dans les yeux.
— On ne peut pas prendre le pouvoir sur quelque chose qui n’appartient à personne.
Je reste pensif un moment. L’idée est séduisante. Presque trop. Une autre question s’impose.
— D’accord… mais si personne ne possède rien… qu’est-ce qui empêche quelqu’un de tout prendre ?
Ankhe ne répond pas immédiatement. Il observe la vallée quelques secondes, comme si la réponse se trouvait là, quelque part dans le paysage.
— Rien.
Je tourne la tête vers lui.
— Rien ?
— Rien ne l’empêche, répète-t-il calmement.
Je le fixe, convaincu qu’il plaisante.
— Tu veux dire que quelqu’un pourrait décider de s’approprier un lieu, des ressources, un outil… et que personne ne ferait rien ?
Il hausse légèrement les épaules.
— Il pourrait essayer.
Je sens une pointe d’agacement revenir.
— C’est un peu léger comme système de protection, non ?
Un sourire passe sur son visage.
— Ce n’est pas une question de protection.
Il prend une courte inspiration.
— C’est une question de sens.
Je fronce les sourcils.
— Explique-moi.
Il désigne la table basse entre nous.
— Si tu prends ce verre, ici, maintenant… personne ne t’en empêchera.
Je regarde le verre.
— Oui.
— Mais si tu décides de le garder pour toi, de le cacher, de dire qu’il est à toi…
Il laisse la phrase en suspens.
— … alors ?
— Alors tu serais le seul à lui accorder cette importance.
Je reste silencieux.
— Dans un monde où plus rien n’est rare, s’approprier un objet n’apporte aucun avantage. Ni pouvoir, ni prestige, ni sécurité.
Il croise mon regard.
— Cela deviendrait simplement… étrange.
Je réfléchis.
— Donc la pression sociale suffit ?
Il secoue doucement la tête.
— Pas vraiment. C’est plutôt une disparition progressive du réflexe de possession. Comme un vieux réflexe biologique qui cesse d’être transmis.
Je repense à ce qu’il disait plus tôt.
— Comme la peine de mort.
— Exactement.
Le silence revient. Je laisse mon regard se perdre dans la vallée. Je comprends ce qu’il dit. Intellectuellement, du moins.
— Et si quelqu’un voulait quand même dominer les autres ?
Ankhe ne détourne pas le regard.
— Alors il serait immédiatement visible.
— Visible ?
— Oui.
Un large sourire éclaire son visage.
— Parce que dans un monde où personne ne cherche le pouvoir, celui qui le cherche devient… extrêmement évident.