Il y a des dépendances qui ne disent pas leur nom. Elles ne détruisent pas frontalement. Elles s’installent doucement, presque poliment, et finissent par occuper tout l’espace.
J’ai longtemps fumé du cannabis. Au départ, c’était récréatif. Une détente, une parenthèse. Je sortais d’un divorce, je me retrouvais seul, avec cette sensation de vide difficile à regarder en face. Mon chien est entré dans ma vie à ce moment-là. Il m’a ancré dans le réel, m’a obligé à marcher, à sortir, à respirer. Mais le soir, une fois les promenades terminées, ce besoin de béquille revenait. En quelques mois, c’est devenu une habitude incontournable. Pas une dépendance physique, comme on l’estime souvent. Une dépendance psychique, une façon de ne pas trop sentir, de ralentir les pensées, de suspendre la question du sens.
J’ai fini par arrêter après six années de consommation quotidienne. Les trois premières semaines ont été rudes. Le sommeil s’est déréglé, puis a explosé en rêves intenses, profonds, presque violents. J’ai compris alors que je ne rêvais plus lorsque je fumais. Et tout est revenu d’un coup. Comme si mon cerveau rattrapait six ans de traitement en attente. Trois semaines pour digérer six années. Ce fut dense, mais salutaire.
Quatre ans ont passé. Je n’ai jamais complètement tourné la page. Il m’est arrivé de tester du CBD, légal, plus doux. Le corps se détend, l’esprit reste clair. Rien de comparable. Alors j’ai expérimenté. Par curiosité. Par nostalgie aussi, sans doute. Je suis tombé sur des produits enrichis de molécules nouvelles, venues du marché américain. Légalement vendues, techniquement conformes. L’une d’elles m’a surpris. L’effet n’avait rien à voir avec le THC que je connaissais. Ce n’était pas expansif, pas créatif. C’était assommant. Addictif surtout. Chaque prise appelait la suivante. Une compulsion nette. Sous l’effet, je ne pouvais ni travailler ni réfléchir correctement. Impossible de répondre aux sollicitations extérieures. Mon esprit était envahi par des images qui ne me ressemblaient pas. Des scènes violentes, des idéologies extrêmes, des représentations qui m’étaient étrangères mais qui, sur le moment, semblaient presque séduisantes. C’est cela qui m’a le plus inquiété. La capacité de ces substances à modifier la valence émotionnelle de contenus qui, à jeun, me révulsent. Une autre fois, j’ai eu des hallucinations plus structurées. Un serpent doré gigantesque, à tête humaine, surgissant face à moi jusqu’à englober toute ma conscience. Puis une sorte de “signature” visuelle, un homme qui me faisait un clin d’œil avant de disparaître. Enfin une figure féminine aux traits mouvants, s’affinant jusqu’à correspondre exactement à ce que mon esprit jugeait parfait. Elle m’a invité à la suivre. J’ai refusé. L’image s’est dissoute immédiatement.
Ces expériences m’ont obligé à poser une question simple : qu’est-ce que j’étais en train d’ingérer ? Nous vivons une époque où des molécules de synthèse circulent librement, vendues comme des alternatives légales. Elles ne sont pas forcément étudiées à long terme. Elles jouent avec les récepteurs cérébraux d’une manière que nous comprenons encore mal. Leur potentiel addictif est réel, même sans dépendance physique classique.
J’ai tout jeté ce jour-là. C’était il n’y a pas si longtemps.
Arrêter a été plus difficile que prévu. Le besoin de me retirer du monde, de créer une brume artificielle entre moi et la réalité, revient encore chaque jour. La facilité d’accès n’aide pas : boutiques de quartier, livraisons en ligne, marketing rassurant. Tout est fait pour banaliser. Je ne suis pas totalement libéré. Je ne consomme plus ces produits, mais l’envie existe toujours. Ce que j’appelle ma “pseudo-dépendance” tient moins à la substance qu’à une suspension du réel, une échappatoire qu’elle promet.
Avec le recul, trois constats s’imposent.
Le premier est simple : ce que j’ai consommé récemment ne ressemblait plus au cannabis que j’avais connu. Les effets décrits tels que les images intrusives, l’altération du jugement moral, les hallucinations structurées, correspondent davantage à des cannabinoïdes synthétiques qu’à du THC naturel. Ces molécules, même lorsqu’elles sont vendues légalement, peuvent être beaucoup plus puissantes, imprévisibles et neuroactives. Le cadre juridique ne garantit ni innocuité ni stabilité chimique.
Le deuxième constat concerne le fonctionnement même du cerveau. Il n’est pas nécessaire d’invoquer des dimensions mystiques pour expliquer ce que j’ai vu. Sous altération profonde des circuits dopaminergiques et des réseaux responsables de la narration interne, le cerveau peut générer des contenus symboliques extrêmement cohérents, chargés émotionnellement, parfois dérangeants. Il ne “capte” pas un ailleurs ; il amplifie et recompose son propre matériau. Ce qui m’a rassuré, malgré tout, c’est d’avoir conservé un minimum de discernement : j’ai refusé de suivre l’image qui m’était proposée. Une part de moi observait encore.
Le troisième constat est sans doute le plus important : ma dépendance n’était pas tant à une molécule qu’à une fonction. Celle du retrait. Fumer me permet de suspendre le monde, d’atténuer certaines tensions, certaines solitudes, certains questionnements. La substance n’est qu’un outil. Le besoin, lui, est existentiel. Aujourd’hui, je ne dramatise pas cette traversée. Je la regarde pour ce qu’elle est : une période d’expérimentation qui m’a montré les limites de ma curiosité chimique et la fragilité de mes mécanismes d’échappement. Je continue d’apprendre à habiter ma conscience sans béquille. C’est moins spectaculaire. Mais c’est plus stable. Et peut-être, à terme, plus libre.
Image générée par IA.