On n’a jamais autant parlé d’énergie masculine et d’énergie féminine. Et rarement avec aussi peu de clarté. D’un côté, ceux qui les brandissent comme des identités à revendiquer, à protéger, à restaurer. De l’autre, ceux qui les rejettent comme des constructions à déconstruire, des assignations à dissoudre. Le débat est partout. Il est bruyant. Et il passe à côté de quelque chose d’essentiel.
Car dans cette guerre de représentations, personne ne parle plus de ce que ces énergies font. De comment elles se meuvent dans un corps, dans une journée, dans une relation. On les a transformées en drapeaux. Et un drapeau ne pousse pas. Il ne nourrit pas. Il ne tient pas debout sous la tempête.
Imaginez un arbre.
Il est là depuis longtemps. Peut-être au bord d’un chemin, peut-être au centre d’une clairière. Son tronc est droit, solide, sans justification. Il ne s’excuse pas d’exister. Il ne négocie pas avec le monde. Chaque jour, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, il pousse. Pas par volonté. Pas par discipline. Par nature.
Dans cette évidence tranquille. L’arbre ne décide jamais de « faire une pause dans sa croissance ». Il ne se compare pas aux arbres voisins. Il ne se demande pas s’il mérite plus de soleil. Il capte ce qui est disponible, au moment où c’est disponible. À chaque instant, il est au maximum de sa capacité. Ni demain. ni hier, maintenant. Cette énergie est verticale. Elle structure. Elle s’inscrit dans le temps. Elle avance sans bruit, sans posture héroïque, sans mise en scène. Elle est persévérance, maturation, continuité. Elle n’a rien à voir avec la brutalité ou la domination. Elle est tenue. Elle est direction. Elle est cette capacité à rester fidèle à sa trajectoire, même lorsque rien ne semble spectaculaire. L’arbre devient arbre, jour après jour, et cela suffit.
L’énergie masculine commence ici.
Puis, très vite, quelque chose d’autre apparaît. Car cet arbre, précisément parce qu’il est stable, commence à offrir. Son ombre s’étend. Des corps viennent s’y reposer. Des oiseaux s’installent dans ses branches. Des fruits mûrissent et tombent pour nourrir ou se reproduire. Des insectes, des champignons, des racines invisibles entrent en relation avec lui. L’arbre ne garde rien pour lui. Il redistribue. Il accueille. Il absorbe ce que l’écosystème ne sait pas traiter seul. Il transforme l’excès, la tension, le rejet.
L’énergie féminine se révèle là.
Sans rupture, ni changement de décor. Elle n’est pas ailleurs. Elle est déjà contenue dans ce même arbre. Elle est cette intelligence de la relation. Cette capacité à nourrir, à prendre soin, à relier. L’arbre ne « devient » pas féminin. Il l’est déjà, dès lors qu’il comprend que sa propre vitalité dépend du vivant autour de lui. Donner n’est pas un sacrifice. C’est une condition d’existence.
C’est ici que beaucoup se trompent. On parle d’énergies comme si elles étaient opposées, concurrentes, assignables. Comme si l’une appartenait à certains corps et l’autre à d’autres. Comme si la force devait exclure la douceur et la douceur neutraliser la force. L’arbre ne connaît pas cette séparation. S’il cessait de pousser, il mourrait. S’il cessait de nourrir, il mourrait aussi.
Cette logique traverse depuis longtemps les sagesses anciennes. Dans le Tao Te King, Lao Tseu ne décrit jamais le Yin et le Yang comme deux camps à défendre, mais comme un mouvement continu, une respiration du réel. L’un contient toujours l’autre. L’un naît de l’autre. Les figer, ce serait les détruire.
Tout est là. Dans cet arbre immobile qui avance. Dans cette force qui tient sans écraser. Dans cette générosité qui ne s’oublie pas elle-même. L’énergie masculine et l’énergie féminine ne sont pas des identités, encore moins des arguments idéologiques. Elles sont des dynamiques vivantes, présentes en chacun de nous, dans des proportions changeantes, selon les moments, les blessures, les élans.
La maturité humaine ressemble davantage à un arbre qu’à un drapeau. Être capable d’avancer sans se durcir. Être capable de prendre soin sans se dissoudre. Tenir debout, tout en laissant circuler la vie.
Le reste n’est que bruit.