Je ne sais pas exactement d’où m’est venue cette croyance. Elle ne s’est pas imposée à moi comme une révélation soudaine, ni comme un dogme appris dans un livre. Elle s’est construite lentement, au fil des années, au gré des lectures, des silences, des émerveillements minuscules et des douleurs plus sourdes. Je ne la tiens pas pour une vérité absolue, mais pour une hypothèse suffisamment vaste pour m’aider à vivre.
J’imagine que chaque être humain est une expression du divin. Non pas au sens d’un privilège, ni d’une supériorité sur le reste du vivant, mais au sens d’une manifestation particulière d’un tout infiniment plus grand. Comme si ce que certains appellent Dieu n’était pas une entité extérieure qui juge ou qui dirige, mais la totalité de ce qui est. Une conscience originelle, sans limite ni centre fixe, qui se déploie sous d’innombrables formes pour faire l’expérience d’elle-même. Nous ne serions pas séparés de cette conscience, mais des fragments temporaires d’elle-même, des points de vue, des perspectives incarnées.
Cette idée n’est pas nouvelle. On la retrouve, sous des formes différentes, dans l’Advaita Vedānta indien, où l’âme individuelle n’est autre que le Brahman universel ; dans le soufisme d’Ibn Arabi, pour qui l’Être est un et se manifeste à travers la multiplicité ; dans la mystique rhénane de Maître Eckhart, qui évoque l’étincelle divine au cœur de l’âme ; ou encore chez Spinoza, pour qui Dieu et la Nature ne sont qu’une seule et même réalité infinie. Je ne me réclame d’aucune de ces traditions, mais je reconnais dans leurs formulations des échos à ce que je ressens confusément depuis longtemps. Si le divin est le tout, alors la séparation n’est qu’apparente. Elle est peut-être nécessaire pour que l’expérience ait lieu. Un océan immobile ne peut se percevoir comme océan que s’il devient vague. Chaque vague semble distincte, avec sa forme, sa durée, sa trajectoire. Pourtant, elle n’est jamais autre chose que de l’eau. De la même manière, chaque être serait une vague de conscience, une façon particulière pour le tout de se regarder à travers un angle précis. L’incarnation serait le mécanisme par lequel la conscience accepte la limitation, le point de vue partiel, la densité, afin de se connaître dans des conditions qu’elle ne pourrait expérimenter autrement. Dans cette perspective, il n’y aurait fondamentalement que deux dynamiques : l’expansion et la contraction. Appelons la première amour, la seconde peur. L’amour n’est pas ici un sentiment romantique ni une morale imposée. Il est reconnaissance d’unité, ouverture, élargissement de la perception. La peur, elle, serait une contraction temporaire de la conscience, un resserrement autour d’un moi séparé qui se croit isolé et menacé. La peur biologique, instinctive — celle qui permet à une antilope de fuir un lion — est neutre et fonctionnelle. Mais la peur psychique, nourrie par la projection, la rumination et l’identification excessive au personnage que nous croyons être, devient facilement génératrice de souffrance.
Et je ne nie pas cette souffrance. Elle est réelle, profondément réelle. Les guerres, les violences, les injustices ne sont pas des illusions. Mais je les vois comme les conséquences de consciences contractées, individuelles et collectives. Lorsque la perception d’unité se réduit, lorsque l’autre n’est plus perçu comme une autre version de soi mais comme un rival, un obstacle ou une menace, alors les actes qui en découlent deviennent destructeurs. Le mal n’est pas un principe autonome. Il est l’effet d’une séparation qui s’est rigidifiée. Dans cette hypothèse, la conscience s’incarne pour expérimenter. Peut-être même pour explorer des formes variées de souffrance et de dépassement. Je n’affirme pas, comme d’autres, que chaque drame est choisi consciemment par une âme avant sa naissance. Je ne me hasarde pas à une telle certitude. Mais je pressens que l’expérience humaine, dans toute sa densité, participe à une exploration plus vaste que ce que notre intellect peut saisir. La réincarnation, présente dans de nombreuses traditions, n’est pour moi qu’une possibilité parmi d’autres pour penser cette continuité de l’expérience. Si elle s’avérait fausse, cela n’invaliderait pas pour autant l’orientation éthique qui découle de cette vision.
Car au fond, ce qui compte n’est pas la métaphysique, mais ce qu’elle produit. Si chaque être est une expression du même fond de conscience, alors nuire à l’autre revient à se nuire à soi-même. Aider l’autre revient à élargir le champ commun. Cette hypothèse ne me rend ni supérieur ni plus sage, elle m’oblige au contraire à plus de responsabilité. Si tout est relié, alors tout est conséquence. Chaque pensée, chaque parole, chaque action participe à une trame commune. Il m’arrive de ressentir cette unité dans des instants très simples. Devant un bourdon qui butine une fleur, par exemple, quelque chose en moi se dilate. Ce n’est pas un raisonnement. Ce n’est pas une morale. C’est une reconnaissance silencieuse de la beauté du vivant, comme si la frontière entre ce que je suis et ce que j’observe devenait plus fine. Peut-être est-ce simplement un phénomène neurobiologique d’émerveillement. Peut-être est-ce l’amour. Les deux ne s’excluent pas. Même si un jour la science démontrait que la conscience est entièrement produite par le cerveau, que rien ne survit à la mort et que tout n’est qu’organisation complexe de matière, je continuerais malgré tout à choisir l’amour comme orientation. Parce que l’amour, dans ce sens, n’est pas une croyance : c’est une posture face au monde. Ma peur personnelle ne disparaît pas pour autant. J’ai peur du conflit, de l’insécurité, de perdre ce que je connais. Ces peurs ne contredisent pas ma vision, elles la mettent à l’épreuve. Si la peur est contraction, alors l’enjeu n’est pas de la nier mais de ne pas la laisser définir l’ensemble de mon champ de conscience. L’amour n’est pas l’absence de peur, il est la décision de ne pas s’y réduire.
L’écriture est devenue pour moi un laboratoire de cette hypothèse. Imaginer une société qui prendrait réellement au sérieux l’idée d’une conscience unifiée n’est pas un acte de prédication. C’est une expérimentation narrative. Que se passerait-il si l’unité n’était plus une abstraction mystique mais un principe structurant ? Comment la gouvernance, l’économie, les relations humaines se transformeraient-elles ? Et quelles nouvelles formes de souffrance émergeraient malgré tout ? Car même dans un monde plus conscient, la contraction resterait possible. Je n’ai pas besoin que cette vision soit validée par tous. Je n’ai pas besoin qu’elle soit reconnue comme vraie. Il me suffit qu’elle me rende plus attentif, plus responsable, plus sensible à la beauté et aux conséquences de mes actes. Si un jour je trouve une hypothèse plus féconde, je l’adopterai. Pour l’instant, celle-ci me tient debout. Elle m’aide à traverser la peur sans m’y dissoudre, à contempler la souffrance sans la nier, et à écrire des mondes où la conscience tente, encore et encore, de se souvenir qu’elle n’a jamais réellement été séparée.
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